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23 / 02 / 2006, 19:33

FRANCK

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Réveil en musique pour Franck. Il ne se rappelait pas du tout ce morceau. Mais il lui plait, comme il lui a plût le jour où il l’a téléchargé puis installé dans son juke-box réveil matin. Il sait qu’il a jusqu’à la fin du morceau pour sortir des limbes. Ensuite, il devra se lever et cocher la case « réveillé » sinon ce sera la « terrible sirène ».

Douche en musique, petit déjeuner avec les infos de FranceNet1 et retour devant son micro.

Que va –t-il faire aujourd’hui ?

Franck est célibataire. Il habite un appartement social de 16 mètres carrés dont le loyer est retiré sur son salaire. C’est un logement neuf, bâti en 2012, selon les normes de confort minimal définies dans les droits du citoyen français. Comme Franck en plus est un travailleur social sous tutelle de niveau 4 (niveau le plus élevé), son appartement était meublé et équipé selon ces normes. Il a pu choisir parmi une trentaine de styles et de couleurs différents ses meubles, sa kitchenette intégrée et sa salle de bain.

Franck revient de loin. Il y a trois ans, il suivait encore les cortèges de manifestants pour saccager les magasins et récupérer quelques trucs qu’il revendait une misère le jour même pour s’offrir de l’alcool et des cigarettes. Pas de drogue cependant. Et heureusement pour lui.

En échec scolaire en septembre 2011, (et arrêté en août), il a été parmi les premiers à qui on a proposé un contrat « école nouvelle chance rénovée ».

L’Armée, les matons retraités, les flics qui ne voulaient plus être sur le terrain, étaient les seuls à encore croire en cette solution pour « réintégrer » dans le système social la « racaille des banlieues ». A cette époque aussi, le gouvernement reconstitué au mois de mai précédent présentait un nouveau modèle global de société autours du Net à la française. Et ce programme anti-exclusion bénéficiait de nouveaux crédits, véritable bol d’air et latitude de moyens pour les « managers ». Franck se souvenait de son premier entretien sur le net avec celui-ci. (il ne l’a jamais vu). Quand il lui avait demandé « Que sait tu faire ? », il avait répondu « rien ». Alors, son manager avait simplement écrit « Tu seras donc polyvalent, mon gars ».

Et depuis, chaque jour, il avait quatre heures de travail manuel, deux heures de cours d’informatique et de mathématiques, une heure de cours de « Français et citoyenneté », une demi-heure d’infos journalières obligatoires. Ensuite, il pouvait choisir en option deux heures de travail en plus et une heure de cours de spécialité. Ces options lui rapportaient des crédits-euros en plus à la fin du mois. Plus de crédits-euros, plus de distractions et l’assurance plus tard de plus d’économies pour fonder un foyer. Chaque centime « économisé » serait doublé ce jour là.

Aujourd’hui, le premier emploi du temps proposé était « quatre heures d’installation de fibres optiques » à 15 km de là, puis repas, puis cours à partir de 14 h 30 jusqu’à 18 h.

Il avait déjà appris durant ces trois ans à poser des câbles électriques. Poser de la fibre optique était une mission de confiance, il le savait. Surtout qu’aujourd’hui, il fallait se dissimuler pour le faire. Il accepta donc avec enthousiasme.

Il fit bien. L’option d’aujourd’hui était particulière, inespérée même. Il allait travailler « pour son pays ». Ce soir, c’était « Mac do à 19 heures » et boite de nuit de 21 h à 2 h du matin. Et si il « levait » une américaine, il avait l’hôtel payé, avec petit déjeuner et la journée de demain payée « à se prélasser ». Si l’américaine quittait l’hôtel après 7 heures du matin, (elle serait donc en retard à l’appel du matin) il y avait une petite prime, à condition qu’elle parte avec une mine radieuse (pas le droit de la séquestrer de force). Cette prime dépendait donc du responsable de l’hôtel.

Il valida aussitôt le choix proposé par son manager. Il était sept heures. Il attendit son plan de route pour rejoindre son travail. Cette solution permettait de ne pas avoir les transports en commun saturés le matin et le soir. L’imprimante ne mit que cinq secondes à le sortir au lieu de une minute habituellement. Franck n’en crut pas ses yeux. C’était juste un code, un modèle et une plaque d’immatriculation. Aujourd’hui , c’était GPS et grand luxe. Il avait droit gratuitement au « Modèle V », un rêve.

« Merci chef » prit-il le temps décrire avant de filer à son véhicule. Il devait suivre le trajet imposé, mais il avait le droit d’être dans la voiture à l’avance et d’en profiter un peu avant de démarrer. Et il verrait les regards envieux des passants. Si tout le monde pouvait espérer un jour en profiter, la probabilité était assez rare et réservée aux bons éléments. Sinon une « promenade » coûtait assez cher.

Ce « merci » alla droit au cœur de Bernard. Il sut qu’il avait enfin réussi avec Franck.

Quand il avait choisi de s’occuper de Franck, il avait été plus intéressé par le parcours très particulier de sa vie, loin d’être un fleuve tranquille, que par sa « côte ». En effet, Franck était classé dans les dix cas les plus difficiles du mois, et la prime pour son suivi et la réussite de sa socialisation était conséquente. Le bonus, c’est que Franck n’avait jamais touché à la drogue. Ce gamin n’était donc pas suicidaire et avait un petit coté réfléchi, même inconscient. Il est vrai aussi que, de par ce cst1:PersonName>hallenge, Franck était devenu un de ses préférés à suivre. Cet enfant violent avait la rage de réussir. Bernard avait du retoucher certains cours dés qu’il avait commencé à adhérer à sa formation pour accélérer ses progrès. Ensuite, dans le choix des missions, qui auraient du être orientées selon les goûts de l’individu, Bernard avait choisi l’éclectisme alors que Franck aurait pu déjà être un bon spécialiste. A terme, Bernard y perdait de sa productivité, donc des crédits-euros, mais Franck serait plus « complet ». Bernard avait insisté pour que son poulain fasse un sport de combat assez exigeant et Franck avait bien adhéré au taekwondo. Ainsi, une fois sa violence canalisée, Franck avait pu s’investir dans une formation plus ardue. Aujourd’hui, Franck aurait droit au meilleur, mais pas seulement pour ses beaux yeux. Bernard s’était levé une heure plus tôt pour choisir pour son poulain les meilleures missions disponibles. Car il avait su hier qu’aujourd’hui il pourrait attribuer à un de ses protégés un cadeau exceptionnel. Franck, intelligent, sportif, pragmatique mais cruellement sensible, aujourd’hui allait se tester auprès des filles, gonflé à bloc, confiant en lui, intéressé par sa mission, qui elle, était un élément de la stratégie de défense du territoire.

Franck ferait merveille, il y croyait. Ce « merci » valait pour l’instant tous les euros-crédits du monde.

Bernard alla prendre un café avant de préparer les cours de l’après-midi pour ses cents protégés. Il ne comptait pas ses heures et tous les euros-crédits économisés étaient pour sa future retraite dans un dom-tom. C’était son seul rêve, sa seule possibilité de jouir de la vie. Voir de belles choses et se sentir au chaud en plein air. Car lorsque Bernard quittait son poste informatique pour passer à la cuisine, il ne se levait pas de son fauteuil… roulant. Et il bénissait chaque jour cette société de plein emploi qui ne laissait personne sur le carreau grâce au télétravail dés que c’était possible. Sortant très peu de chez lui, il avait des aides pour payer son 4 pièces terrasse plein sud au dernier étage à Bayonne. Alors que Franck habitait Lyon..

Après sa mise à la retraite forcée (militaire) pour cause d’accident, Bernard ne pensait pas qu’il aurait pu à ce point être utile.

En faisant sortir Franck ce soir là, il ne savait pas non plus que celui-ci allait jouer un rôle important dans l’avenir à cause de cette soirée là. »

 

 

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