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02 / 03 / 2006,
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1 juin 2006
Elsa n’a que 20 ans. Et c’est un petit bout de chou adorable. A croquer.
Elle est musicienne classique, sans emploi. Son instrument, c’est l’accordéon.
Un orchestre à lui tout seul. Mais un peu trop associé au bal musette. C’est
pour cela qu’elle est un peu oubliée. Et pourtant, sa chambre porte les
stigmates de son talent. Les étagères sont pleines de prix remportés depuis sa
tendre enfance.
Elsa a une autre passion. (Malheureusement pas moi). L’informatique, et
le net en particulier. Elle s’y était mise pour apprendre à mixer les films de
famille avec sa musique.
Cela fait depuis le 22 décembre qu’elle suit le feuilleton des lois «
DADvSI ». Et elle est outrée. Outrée par l’outrecuidance des nantis dans le
milieu musical. Outrée par les auditions parfois traumatisantes car elle doit
subir parfois des réflexions à la limite du harcèlement sexuel. Enfin, en se
promenant sur les sites, elle a appris le contenu liberticide des à cotés de la
« protection » des artistes : Délimitation des territoires-marchés des grandes
majors, étouffement de tout nouveau venu éventuel, main basse sur le net,
presser le consommateur au maximum… Elle a vu comment des jeunes musiciens comme
elle doivent galérer, à cause des vieux en place, à cause de la crise qui limite
les subventions pour les spectacles populaires (il faut bien que plus malheureux
qu’elle mange aussi), mais surtout parce que le système, gangrèné par le
copinage, ne laisse que peu de place pour les autres (acceptés que si ils ont un
très fort potentiel).
L’accordéon est donc un « parent pauvre » mais elle s’en moque.
Heureusement, ses parents gagnent bien leur vie et sont très fiers d’elle. Elle
poursuit donc pour l’instant dans la voie musicale.
Et aujourd’hui, c’est un grand jour. Son petit ami, Christian, avec
quelques bons camarades de son école, ouvre son site internet, avec forum,
contre les lois DADvSI encore en suspend.
Le site annonce d’ailleurs fortement la couleur : www.podzobi.org
« La devise est : Ils veulent notre pognon. Ils n’auront que des gnons
»
Sur la page d’accueil, sa photo, comme animatrice modératrice. Ses yeux
verts feraient damner un saint à eux deux. Mais son sourire, son petit nez
retroussé, sa mèche rouge dans ses cheveux d’ébène coupés mi-court, ses petits
sourcils rieurs, ses dents parfaites n’encouragent guère à la modération.
Christian n’était pas trop d’accord pour cette photo, mais c’est vrai qu’en
avatar, elle donne bien et que n’importe quel internaute sera motivé de lui
répondre, et sera ravi d’un de ses messages.
Il faut innover, et les fora existants sont nombreux.
Christian et ses copains font « inviter » quelques forumeurs, alors que
dans le garage de Claude ( le PC de podzobi.org est dans la pièce du fond en
sous-sol) règne une joyeuse effervescence. Tout à l’heure, ce sera la fête.
Après un peu de bousculade à l’inscription, les premiers sujets de lecture
commencent à être commentés et les premiers dialogues se nouent déjà avec la
bande de copains en admin.
Quelques réflexions plus ou moins déplacées fusent sur la nana de la page
d’accueil. Christian modère « à la hache ». Elsa met les choses au point sur un
topic spécifique et rapidement, il n’y a plus de quiproquos, d’autant plus
qu’elle participe avec pertinence aux débats.
Quelques pointures passent faire un tour et se réserver le pseudo :
Paflechien, Tifétondu, Kidikoa, copyrail, Honnicroah, Ptroll…D’autres viennent
et promettent de mettre un lien sur d’autres sites, leur blog…
Les pizzas arrivent et les admins laissent les nouveaux membres s’amuser
entre eux. Claude peste. Un intrus commence à semer sa daube. Des liens pourris.
Il l’éjecte, après avoir récupéré son adresse IP. La réaction ne se fait pas
attendre. Cette fois, l’attaque à lieu sur tous les sujets. Grossièretés, propos
moralement répréhensibles, incitations diverses. Claude collecte le maximum de
données pour virer les responsables. La liste est assez longue. Cela fait un
petit moment qu’ils s’inscrivaient. Claude est obligé de bloquer les
inscriptions. Puis quand les cafards envahissent les écrans des internautes, de
tout couper pour nettoyer.
C’est rageant. Il faudra une heure pour tout vérifier, et encore. Des
liens au nom anodins renvoient sur des pages monstrueusement choquantes et
barbares.
Mais il y a eu jusqu’à 200 connexions en simultané. Pour un premier
essai, c’est une belle consolation. Néanmoins, Claude décide de laisser le
maximum à 50 seulement, pour pouvoir éviter une nouvelle attaque. Il est tard.
On envoie un message à tous les membres inscrits pour présenter des excuses, et
on bloque un certain proxy. Claude a une liste. « Mon oncle travaille pour la
préfecture de police, sur le net contre les trafics de contrefaçon. Il pourra
peut-être retrouver ces salopards. »
En partant de chez Claude au bras de Christian, Elsa aperçoit ce père si
cool avec son fils pour lui offrir tout ce matériel, discutant avec son oncle,
un personnage à l’air peu commode avec ses cheveux courts et une sucette à la
bouche. Elle envoie un grand signe de la main en guise de « Au revoir » et monte
dans la 205.
Claude
et son père périrent dans l’incendie de leur maison cette nuit
là.

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