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07 / 03 / 2006, 20:01

14 Juillet en berne

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14 juillet 2014. En ce jour de Fête Nationale, la « présence américaine » (pour ne pas parler d’occupation) dérange fortement. Elsa sait qu’aujourd’hui, elle a un rôle important à jouer pour ses compatriotes.

Ce matin, après un petit déjeuner coquin avec Christian, elle s’est connectée avec son manager pour voir son emploi du temps de la journée. Bien sûr, elle et son accordéon sont « de service » toute la journée. Elle pourra ensuite se reposer deux jours si elle le désire. Et ses heures d’aujourd’hui seront payées double en crédit-euros.

Elle sourit. Le restaurant où elle va jouer ce midi a une bonne carte. Elle mangera léger à 11 h et plus conséquent à 15 h avec le reste de l’orchestre et l’équipe du restau.

Petite sieste. Infos. Et à partir de 18 h, kiosque à musique.

19h 30. Repas. 2 ° restaurant. Le bat blesse cette fois. Elle va jouer dans un palace fréquenté par les américains. Son visage charmant se fend d’une grimace sacrilège explicite. Mais elle est passionnée, et son engagement dans la net-république est total. Donc, si il faut distraire ces balourds envahissants (il ne faut pas parler d’envahisseurs, même si le jeu en leur présence est de garder les petits doigts raides), elle le fera. A deux heures du matin, elle devra animer une fanfare mobile dans les rues de la capitale. Avec la nuit du 13 qui a déjà été animée, elle aura bien besoin des deux jours suivants pour retrouver le teint de ses vingt ans.

Son enfant sera gardée par la voisine, nourrice agréée de quartier, à partir de 10 h 30. Ce n’est pas la première fois, et autant que faire ce peu, les managers respectent le besoin d’habitude chez les enfants pour qu’ils ne soient pas déstabilisés. Ils ne peuvent avoir que 3 nourrices au maximum pour les suivre.

Il lui reste une heure pour se préparer, mais elle décide d’aller passer une petite demi-heure de bonheur avec la petite, avant de commencer cette deuxième longue journée.

Christian a la mine un peu sombre. Lui aussi doit avoir un travail déplaisant aujourd’hui.

« Service d’ordre ». Il doit patrouiller à deux ou trois selon les heures pour repérer un éventuel « écorché vif » qui voudrait rappeler aux américains qu’ils ne sont pas chez eux. Il a quand même quelques tickets consommation pour se rafraîchir et « surveiller » de la terrasse d’un café après une petite marche. Les managers pensent à tout.

Il n’y aura pas de défilé militaire cette année sur les Champs Elysées. A la place, il y aura l’arrivée du tour de France. Il n’y aura pas non plus de maillot jaune américain. Le dernier américain en course a raté un virage dans une descente dans les alpes. Ces freins ont cédé brusquement (un sabotage évidemment) . Si le vélo a heurté perpendiculairement la barrière de sécurité, le cycliste lui a fait un salto avant parfait dans le vide. La cime d’un providentiel sapin l’a réceptionné et les branches ont guidé sa chute en la ralentissant et en lui évitant de graves blessures. On recherche toujours celui qui a littéralement fait sauter les patins de frein avec une petite charge de plastique et un détonateur électronique situés à l’intérieur. Il a suffit d’un signal radio pour exploser les 4 patins au bon endroit. Cet attentat, le seul répertorié contre les non-invités, fait couler beaucoup d’encre outre-atlantique. En tout cas, pas de successeur à un certain prédécesseur (déjà objet de certaines polémiques en son temps) cette année. Le maillot jaune sauf surprise devrait revenir à un italien, et le maillot à pois restera français. Et le boudin, même pas pour les belges !

Il fait beau dans la capitale. Le peu de véhicules et la brise permettent de larges bouffées d’air pur revigorantes. Mais, si on entend de la musique ici et là, l’ambiance est à la torpeur malgré qu’on soit en fin d’après-midi. C’est un espagnol qui a gagné l’étape mais on sent que les cyclistes français n’ont pas appuyé sur la pédale. Peut-être pour ne pas trop se réjouir de façon patriote, ce qui pourrait entraîner des débordements. En effet, depuis la World Company, il n’y a plus de marques pour payer les cyclistes. Ce sont donc les régions d’origine des coureurs qui les sponsorisent, et ce sont des équipes nationales ou régionales européennes (par exemple l’équipe serbo-croate) qui courent, si ce n’est l’exception américaine, en tant que membre de l’OTAN.

Elsa est ravissante dans sa robe de soirée. Plusieurs dragueurs lui ont d’ailleurs proposé de l’aider à porter sa valise. Mais elle ne confierait son accordéon à personne. Son sourire enjoliveur et désarmant la libère de ces empressés sans que pour autant ils soient déçus de leur rencontre. Arrivée au restaurant, elle mange un morceau avec le reste de l’équipe. Les plaisanteries vont bon train. Elle en connaît déjà deux ou trois et le courant passe bien avec les autres. Un compositeur leur propose à chacun une partition, pour faire découvrir à ses pairs sa dernière création. Il espère ainsi qu’ils l’apprendront, et que la prochaine fois peut-être ils pourront la jouer ensemble. Elsa y jette un coup d’œil et une cascade de notes l’emplit de joie. Le morceau est beau, bien qu’un brin nostalgique. Cette fêlure dans le cristal illustre ce jour de fête imparfait. Elle est prise d’un mauvais pressentiment qui la fait frissonner. Son voisin se fige un peu et elle lui adresse un sourire rassurant. Le monde redémarre.

 

La soirée se passe bien. C’est le moment du solo d’Elsa. Elle décide de changer son morceau. Puisque il y a des américains en surnombre, elle va leur montrer qu’elle connaît leur culture.

 

Elle joue un petit air de country qu’il lui avait plût l’année dernière quand elle l’avait téléchargé sur un site américain. Elle l’avait ensuite joué « à sa sauce » et ce soir, elle a envie de le jouer avec une intime conviction. Un bruissement de joie parcourt l’assistance dés les premières notes. Les français ne bronchent pas. L’ambiance monte de deux crans tandis que l’accordéon déverse son flot intarissable d’ondes positives. Il fait vibrer les verres, les murs, les cœurs. Les serveurs ont arrêté leur noria et tous les regards convergent vers cet ange brun qui les charme. A la dernière note, le silence se fait. Une seconde, deux secondes, puis un premier applaudissement timide, enfin une vrai salve de reconnaissance humaine, chaude, bruyante, où se mêlent les mains, les voix, les tintements du fer contre les verres, toute la panoplie de la joie. Elsa se retire timidement, après une révérence à son public enthousiaste et laisse la place au guitariste. Ce n’est pas son premier solo, mais elle est toujours un peu émue après.

Alors qu’elle se refait une beauté aux toilettes, une femme vient la chercher. Un homme l’attend dans le coté droit de la salle. Un admirateur sans doute,. Quand elle le repère et s’approche de lui, elle constate son visage assez fermé et ses vêtements sombres.

« Mademoiselle, votre morceau n’était pas prévu au répertoire. Vous avez joué un morceau américain sans autorisation. Veuillez me suivre sans faire d’histoire » dit-il avec un fort accent étranger.

Deux individus qu’elle n’avait pas vu venir l’encadrent par l’arrière. Un troisième prend son accordéon. Elle est poussée vers la sortie.

 

Seul à une table, un homme, un bâton en plastique dans la bouche, la voit sortir ainsi accompagnée et marmonne quelque chose dans le creux de sa paume.

 

 

© 2006