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25 / 03 / 2006, 00:40

Dure Journée

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Véra vient d’arriver à son studio. Il est 9h 30 et elle est épuisée. Dans une heure, elle a un briefing à l’état major de région. Il lui faut partir en civil et se changer là-bas.

Une douche et elle va mettre un jogging.

L’eau chaude la réveille mais la maintient dans une douce torpeur. Le contact soyeux de son gel douche, sa nudité, son bien être … elle ressent à nouveau les sensations qui l’ont bercée cette nuit. Son cœur s’accélère, elle s’abandonne dans quelques images coquines et … met l’eau froide. Ce n’est pas le moment. On l’attend. Malgré tout, même l’eau froide, en raffermissant son corps, lui procure des frissons agréables.

Passage devant le miroir. Quelle mine affreuse. Coup de brosse rapide, crème de beauté, rouge à lèvre discret… le minimum syndical après l’hygiène en fait. Et même pressée, son esprit ne la laisse pas en paix et martèle « franck franck franck » sous son crâne.

Elle part sans manger, et heureusement les transports en communs ne sont pas bondés et sont à la hauteur. Elle regarde les gens, mais ils lui semblent bien loin en fait. Elle en manque son arrêt. En retard, dans les vestiaires, elle est toujours obnubilée. Elle parvient quand même à s ‘habiller correctement, le nœud de cravate bien fait, les grigris en place, tous les boutons boutonnés. Elle tente une entrée discrète dans la salle de réunion, mais peine perdue. Le major DAD, descendu de Paris pour motiver ses troupes en province, lui « souhaite la bienvenue » et « la remercie de l’honorer de sa présence » et tout le monde la regarde avec un petit sourire. Elle en rougit jusqu’à la racine des cheveux, balbutie un « sorry », rejoint sa place et fixe le major DAD pour lui « permettre » de continuer. Bien sûr, tout le monde a remarqué qu’elle ne pourra pas prendre de notes, ayant manifestement oublié sa mallette. Au culot, elle sort de sa poche une clé USB. De loin, personne ne peut voir qu’elle ne fait pas enregistreur. Son voisin lui glisse tout de même une feuille blanche et un stylo. Elle le remercie d’un sourire sincère.

Le major expose un relevé de situation.

« Notre service est en crise. Nous n’avons en ce moment rien de probant. Il est tout de même tout à fait anormal que la population ne réagisse pas à notre présence. Pas plus qu’à la mise en place d’un gouvernement qui a été chassé il y a plus de 3 ans et demie. Il doit y avoir un pouvoir parallèle. Il doit y avoir des implantations informatiques d’envergure. Il doit y avoir des installations militaires autres que les magasins de chaussettes correspondants aux locaux encore en service des régiments traditionnels. Il doit y avoir des caches d’armes et des résistants qui savent où elles se trouvent. Ils attendent que notre attention se relâche pour nous attaquer. Profitons de ce délai pour découvrir leurs positions.

Depuis deux ans que nous surveillons plus particulièrement le pays par satellite, nous n’avons pas pu déterminer la destination des matériels. Les chars existent. Voyez ces photos. Ils apparaissent toujours dans les camps d’entraînement pour une manoeuvre et à la fin de celle-ci, ils s’évaporent durant la nuit. On a pu remarquer que le char passait dans un parking souterrain avant d’être évacué par train. Mais impossible de suivre tous les wagons. Nous avons juste retrouvé les parkings et les ateliers de réparation après la manœuvre. Les avions ont filé à Djibouti, pays où la France a des accords militaires puis à la Réunion. Les navires de guerre sont eux aussi en territoire français outre mer. Sachant où ils sont, nous savons ne pas avoir à les craindre. Mais leurs hélicoptères sont eux aussi portés disparus, comme le reste de l’armée de terre et de leurs états majors. Plus grave, nous ne savons pas où se ravitaillent les sous-marins. Et eux croisent au large. Des pêcheurs en ont fait l’amère expérience en voulant profiter du moratoire français de la pêche dans ses eaux pour faire la récolte à la place des français. Ils ont été torpillés par des munitions spécifiques qui coulent le bateau. Ce sont les pêcheurs français qui font les sommations et recueillent les naufragés, mais ce sont les sous marins qui coupent le filet et envoient le navire par le fond. Nous avons voulu en piéger un il y a trois mois avec des chalutiers espagnols en guise d’appâts. L’embuscade a échoué. Les navires ont pu emporter ce qu’ils ont voulu et le lendemain étaient coulés à quai.

Les français ont une stratégie globale. Nous ne devons pas relâcher notre attention. Ils nous espionnent. Votre rôle a chacun… »

Véra rêve. Appuyée sur son coude gauche, elle soutient son menton, ferme les yeux. La voix du major devient une litanie lointaine, lointaine… « MISS SANDERS »

Réveil en sursaut. Yeux ronds. Tout le monde la regarde. Confuse, elle se change pour la deuxième fois en charmante pivoine. Le major enchaîne, venant généreusement à son secours :

« Je veux que vous soyez tous aussi épuisés que Miss Sanders et que vous recherchiez jour et nuit tous les renseignements qui nous manquent. Les Français ont peut-être une arme secrète redoutable qui leur permet d’être aussi sûrs d’eux ou pas mal d’atouts dans leur manche. Moi-même, j’en serai presque persuadé... »

En anglais, la manche ne peut rien inspirer à Véra, mais l’arme secrète et les atouts suffisent à lui faire repenser à la merveilleuse nuit que Franck lui a faite passer. Elle sourit béatement, ce qui n’échappe pas au major DAD qui cette fois ne va pas lui permettre de s’en tirer à si bon compte.

« Je vois que Miss Sanders a une petite idée sur la question. Avez-vous découvert quelque chose, Miss Sanders ? » lui dit-il d’un ton narquois.

Mais cette fois, Véra ne va pas faillir. Une évidence lui apparaît.

« Peut-être Major, peut-être. Une théorie déjà, basée sur l’observation. Les Français ne vivent pas sur un même plan économique que nous. Ils sont comme une ruche, avec des éléments interchangeables d’une part, et des spécialistes de l’autre. Tous semblent vivre décemment. Et surtout rationnellement. Or, dans un même temps, il existe une structure de loisirs 24 h sur 24.

Ces structures elles-mêmes semblent gérées rationnellement. L’alcool coule à flot mais les français en boivent peu. Les couples franco-américains sont nombreux, et pourtant, l’intention n’est pas de faire payer cher l’envahisseur en échange de compagnie. Il y a une différence entre les établissements pour américains et les établissements exclusivement français. Enfin, alors qu’il y a des loisirs « offerts » , les loisirs « payants »  sont très élevés, parce que choisis en plus des loisirs offerts, et les loisirs « offerts » sont de la même qualité que les loisirs payants. Ainsi, pas de concurrence, ni d’encouragement à avoir des loisirs supplémentaires aux loisirs « normaux ». Les loisirs sont peut-être l’arme que vous recherchez, car ils se sont arrangés pour que pour nous américains, les loisirs sont tout à fait abordables.

 

- Ne pensez vous pas Miss Sanders, que leur monnaie électronique, bien que basée sur l’euro, est en fait très dévaluée ?

- Non Major, car sinon les produits locaux seraient abordables pour eux aussi.

- Très intéressant mais un peu saugrenu malgré tout. »

 

Son intervention avait dégrisé Véra. De plus, elle venait de douter de Franck. Un instant, elle l’avait réduit à un dragueur économique, voire à un imposteur. Et si c’était vrai ? Elle en aurait pleuré. Elle verrait bien si il la rappelait.

Normalement, ce soir ils avaient rendez-vous.

 

 

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