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28 / 03 / 2006,
19:29
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Brian en est à son troisième mois de captivité. Il a pu monter sur le
toit de l’immeuble et en est resté pantois. Il est en pleine ville. Il ne voit
aucun monument qui pourrait lui permettre de l’identifier. La terrasse est
agréable car elle est arborée. Elle est censée éviter les barbelés empêchant une
évasion. Ainsi, par satellite, cet immeuble est anodin.
Il a droit à une heure. Ils sont quelques uns dans son cas. Mais aucun
n’a envie de discuter pour l’instant. Chacun pourrait être un des éléments du
trinôme des traducteurs en veille du net. En fait (Brian ne le sait pas. Les
trinômes évoluent).
Des idées d’évasion lui traversent l’esprit. Ce qu’il ne sait pas, c’est
que c’est fait exprès. Le sentiment d’une liberté possible évite le désespoir et
invite à la patience. Il échafaude alors mille plans pour descendre sans
encombre les 30 étages.
1) Franchir les barrières de sécurité 2) Sauter dans le vide 3) Il
reste15 secondes pour apprendre à voler. Alors, des idées de corde assez longue,
d’élastique, de tuyau incendie… Y’en a un. Est-il assez long ? Il est bloqué par
une manette, elle même derrière une vitre… Il doit y avoir une alarme si on la
brise …Et l’heure passe si vite.
Malgré tout, il ne sait pas si il a vraiment envie de s’enfuir. La vie
est plutôt agréable. Il commence à bien se débrouiller en français, et si il
traduit des textes pour les français, il s’agit plus de textes pris sur le net
que de conversations militaires. Sa « trahison » est relative. Il « aide » à
l’enseignement de l’anglais pour les français qui espionnent les militaires. Il
écrit en anglais ce qu’on lui explique en français pour les messages de «
propagande ». Il a du travail. Il sait les zones à ne pas approcher. Il y a une
salle de sport, une salle de détente, et si les américains ne sont jamais
laissés seuls pour discuter, les français ne maintiennent pas une chape de plomb
sur les débats.
Et surtout, il y a Véronique. Il n’avait que peu de souvenirs de la nuit
précédant sa capture. Véronique est la fille avec laquelle il avait flirté. Elle
l’avait repéré depuis un certain temps et l’avait trouvé « à son goût ».
Sélectionné, il a donc été drogué. Il lui en a un peu voulu au début, mais elle
est revenue à la charge, lui expliquant qu’il lui avait « tapé dans l’œil » et
qu’ils pouvaient travailler ensemble. En fait, c’est elle que Brian forme pour
les « écoutes ». les cours de « langues » fatalement se sont poursuivis plus
tard que prévu après quelques jours. Brian a pu constater que la plupart de ses
camarades avaient leur amazone. Il avait trouvé curieux que les français n’aient
pas capturé de femme. Véronique lui avait expliqué que la « disparition » de
soldats pouvait être expliquée par de la désertion. De plus, les parents
s’inquiètent plus pour des filles que pour des garçons. Des parents pensant que
leur fils avait déserté comprendraient de ne pas recevoir de nouvelles. Ceux qui
avaient des filles demanderaient des enquêtes. Et l’opinion internationale
serait défavorable aux français si on pensait qu’ils s’en prenaient aux
femmes.
Brian est tombé un jour sur les « droits » des prisonniers de guerre. Sa
situation n’existe pas. Il tombe sous le coup des droits élémentaires dus à tout
individu. Le droit vraiment bafoué est celui du courrier aux familles.
Officiellement déclaré déserteur, un « intermédiaire » a pris contact avec sa
famille pour leur proposer, contre argent, de donner des nouvelles à leur
enfant. Il reçoit donc du courrier. Il peut y répondre électroniquement mais il
est censuré. Il faut qu’il n’y ait rien d’identifiable à coup sûr. Il doit aussi
ne rien raconter de sa détention. Ainsi l’intermédiaire peut apparaître pour un
escroc aux yeux d’enquêteurs. Par contre, la famille qui veut y croire est «
rassurée ». Et Brian a du courrier.
Les français sont encore plus malins. Les prisonniers travaillent, donc
ils sont payés. Avec un petit versement immédiat pour améliorer l’ordinaire, et
le reste pour leur « pécule de libération ». Certains pensent qu’il s’agit d’une
escroquerie, mais comme les français ne sont pas obligés de le faire…
Enfin, Brian ne sent pas sur le dos la hiérarchie militaire pesante à
laquelle il est habitué depuis son engagement. Si son travail est imposé, ainsi
que les périodes de repos et de sport, il reçoit ses directives sur un ton
normal, et non des ordres qui claquent.
Brian ne prendra donc pas le risque d’une évasion. Ces camarades non
plus. Les meilleures prisons sont celles où le prisonnier accepte de s’enfermer
tout seul. Il y a tellement de prisons qu’on ne soupçonne même pas.
Dans le bureau du chef de centre, un homme étudie les résultats de ce
centre. Bien-être des prisonniers, efficacité des écoutes, les actions en cours,
le travail de sape, les « petites victoires » sur l’ennemi, les informations
recueillies pour la suite…
Ca marche mieux que prévu. A croire que la torture, le sérum de vérité ou
les sévices n’ont pas été inventés pour le renseignement, mais bien pour le
plaisir de quelques malades. Il y a déjà quelques vocations d’agent double. Mais
cela ne l’intéresse pas. Le risque d’une trahison mettrait en danger tout
l’édifice. Le personnel français est aussi maintenu sous pression. Le lien
affectif qui existe entre l’agent français et son prisonnier doit être au
bénéfice de l’agent. Aucun ne doit être tenté de « faire plaisir à son
prisonnier » et lui permettre une évasion. Ce serait le peloton d’exécution pour
les deux. C’est la guerre, malgré les apparences. Il y a trois mois, un agent a
été surpris à collecter des données sensibles dans le but de les vendre aux
américains. Il est aujourd’hui célèbre pour les 13 deniers en plomb qui ont été
sa récompense. La vidéo est ignoble, et on ne reconnaît pas l’individu, mais
elle a eu son petit effet sur le réseau. Peu ont plaint la victime, en fin de
compte. Si les agents sont au courant, la famille ne l’est pas. Elle n’a pas à
porter le poids de cet acte. Un bon exemple est toujours plus efficace que mille
menaces qui gâchent la vie et se banalisent, donc peuvent en devenir
inefficaces.
L’homme est songeur. La guerre ne se gagnera que sur le long terme.
Combien de temps arrivera t’on à limiter le pire ? Il connaît trop ce qu’est une
vraie guerre. Yougoslavie, Afghanistan, Côte d’Ivoire, République Démocratique
du Congo…, autant de théâtres d’opérations qu’il ne pourra jamais oublier, et
dont il ne veut pas une nouvelle illustration en France. Si les américains se
sentent trop menacés, ce sera le bain de sang.
« Trop pessimiste » pense t-il tout haut. Et pour se détendre, il se
choisit une sucette à l’anis.
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