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28 / 03 / 2006,
19:35
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Jamais Véra n’aurait pensé qu’une journée de travail puisse être aussi
longue. Après le repas pris en commun par les participants à la table ronde du
matin, le major DAD l’avait un peu sermonnée. Elle savait bien que si son père
avait été un simple ouvrier, elle en aurait encore les oreilles endolories. Il
avait substitué à « stupide » et « insolence » les termes de « peu probable » et
« attitude équivoque », mais le message lui était parvenu dans toute sa
clarté.
Elle regrettait à ce moment d’avoir voulu servir son pays dans l’armée
comme son père l’aurait souhaité si il avait eu un fils. Pour sa fille, il avait
d’autres desseins, qu’elle ne partageait pas. Mais elle sentait bien que le bât
qui blesse chez les militaires, c’est la rigidité des idées appuyée sur une «
expérience » proportionnelle au temps de service.
Pourtant, cette guerre était nouvelle. Les américains croyaient la mener
seuls. C’était le contraire. Les français avaient développé un nouveau mode de
société. Elle ne parvenait pas à en deviner les contours, mais le résultat était
là. L’armée ennemie était superbement ignorée. Le gouvernement mis en place
n’avait aucun pouvoir. Les hauts fonctionnaires nommés par ce gouvernement se
retranchaient dans leur bureau et la population semblait heureuse.
Très vite, ses pensées se tournèrent vers Franck. Quelle était sa place
dans ce jeu ? Etait-il sincère ? Le garçon lui avait semblé prévenant et gauche
pour la séduire, mais lorsqu’il avait fallu assumer côté lit, elle avait pu
sentir une force intérieure peu commune. Non pas qu’il n’ait pas su se montrer
attentionné et précautionneux envers elle, mais c’était l’impression qui lui en
restait aussi après. Enfin, ses baisers lui semblaient posséder toute la chaleur
d’une passion nouvelle et intense. Leur dernière étreinte avant de se quitter
avait été tendre et mélancolique. Ils s’étaient promis de recommencer et il lui
avait demandé son numéro de portable pour reprendre rendez-vous.
Elle pensa qu’elle avait désactivé sonnerie et vibreur. Elle consulta sa
messagerie. Il était 17 h. Il n’avait pas appelé.
Franck se réveillait doucement. Son studio était en désordre, ses
fringues éparpillées, les restes de son grignotage de midi au pied de son lit.
Il lui fallait suivre sa demi-heure d’infos. Il passa un tee-shirt et se planta
devant sa bécane. Il tapa son numéro de compte, son mot de passe, et consulta
les différents articles. Il répondit ensuite aux questions citoyennes, aux
sondages et référendums journaliers puis consulta sa boite aux lettres. Bernard
lui souhaitait une bonne soirée, avec un smiley égrillard.
Il chercha alors le bout de papier sur lequel il avait noté le numéro de
Véra, ce qui acheva l’impression de désordre dans la pièce. Mais que foutait il
posé sur le micro-onde à la merci du moindre courant d’air qui l’aurait projeté
derrière le meuble de cuisine ?
Il le consigna d’abord dans la mémoire de son nouveau gadget et le
regretta aussitôt. Celui-ci était en contact permanent avec « la base ». Il leur
avait livré déjà ce à quoi il tenait le plus au monde aujourd’hui. Puis il pensa
qu’il aurait mieux fait de leur demander de consulter la fiche de Véra pour
avoir son numéro au lieu de mettre son studio sans dessus dessous pour le
retrouver.
Il appela. Il était 18 h 15. Véra décrocha à la deuxième
sonnerie.
« Hello darling » tenta t-il .
« Bonjour mon cher » répliqua t’elle.
Il sentit une bouffée de chaleur soudaine, bonheur intense, surprise et
gêne car il prit conscience qu’une troisième personne au moins
écoutait.
« Vé Véra ? » bredouilla t-il.
«
Herself for you » gazouilla t-elle.
Silence. Tous deux se sentaient ridicules. Ils prenaient conscience que
l’autre avait pris une place importante dans leur vie. Mais chacun voulait
refuser cet état de fait. « Je n’ai pas le droit » pensait l’un. « Je suis
stupide » pensait l’autre.
« Qu ‘est ce que .. que tu fais ce soir ? » lâcha Franck.
« I’m tired » gémit Véra.
« Ca c’est sûr » pensa Franck avant de traduire correctement in petto.
« Like me » mentit il bon prince.
Ils échangèrent alors quelques banalités, chacun imaginant l’autre.
Franck était assez proche de la réalité, Véra ne s’étant pas encore totalement
habillée après la douche qu’elle avait prise pour se réveiller. Elle se
tortillait sur le lit ou s’étendait langoureusement en écoutant sa voix et
quelques trémolos dans ses soupirs alanguis provoquaient de brutales montées de
tension via le tympan et le cervelet chez Franck.
Ils se quittèrent sur un smack-smack de bon aloi.
Franck regarda son studio. Il préférait sortir plutôt que ranger. Il se
sentait à l’étroit.
Véra regrettait déjà d’avoir décliné l’invitation.
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