|

04 / 04 / 2006,
22:14
o:p>
Elsa attend
dans les couloirs du palais de justice de Versailles. Son avocat n’arrive pas.
Christian fait les cent pas. Il y a encore deux cas avant elle. C’est l’usine.
Elle n’ose pas se renseigner pour connaître le problème des autres, pour en
discuter avec eux et se soutenir. Ici, tout le monde est seul face à la Justice
et le silence est parfois troublé par des éclats de voix étouffés par les
lourdes portes. Quand les gens ressortent, on peut savoir comment ça s’est passé
pour eux. Leurs visages fatigués sont soit soulagés et radieux, soit creusés par
la colère et soucieux, soit totalement abattus. Beaucoup de yeux rougis aussi et
du brouillard dans le regard.
Elsa est là à cause d’une plainte de la Sacem. Les faits reprochés datent
de dix mois, de ce jour qui aurait du être le plus beau de toute sa vie. Elle se
souvient.
10 Juillet 2011. Elsa a dit « oui » à Christian à la mairie de PLAISIR
(78). Elle a mis une robe de mariée blanche très classique, même si le passage à
l’église ne se fera pas. Les deux familles n’ont pas eu trop le temps de
sympathiser avant la cérémonie, mais qu’importe. Le week-end de fête ne fait que
commencer. Elsa et Christian ont loué les services d’une ferme- auberge dans la
forêt de Rambouillet et tout le monde logera sur place. La fête, dans une grande
grange, sera magnifique.
Comme les finances malgré tout ne sont pas extensibles, et qu’un ami
s’est offert un magnifique équipement HI-FI, c’est lui qui fera le disc jockey.
Le disque dur du portable regorge de titres sympas en mp3 de qualité pour les 7
–77 ans collectés un peu sur le net et beaucoup chez des amis.
A 16 h 30, c’est déjà un petit buffet avec petits gâteaux et boissons pas
trop alcoolisées qui sont proposés à la centaine d’invités tandis que les mariés
s’esquivent pour la séance photos sans groupe.
La bande de copains du Web fait « connaissance » autour de bières et de
cocas, chacun son trip. Ils rejouent entre eux les passages les plus chauds des
discussions, les périodes de « crise », les bons moments, les bons mots, les
ceux qui ne postent plus, les « petits nouveaux ». Ils sont tous jeunes et vifs…
dans la tête, même si certains commencent un peu à se voûter, entre l’âge et le
temps passé devant un écran. D’ailleurs, il y a sur la table un portable, avec
web cam et une liaison wifi. Ils discutent sur le forum et envoient des photos
au fur et à mesure par messagerie à ceux qui n’ont pu venir. Il y en a toujours
trois qui se collent les uns contre les autres pour pouvoir lire l’écran à haute
voix et conseiller une réponse.
Les familles de Christian et Elsa les regardent comme des
extraterrestres, mais reconnaissent « qu’ils mettent l’ambiance ».
En ces temps de grand chambardement, il y en a besoin. Le gouvernement
centriste a récupéré une situation catastrophique. Il innove. Il rétablit le
droit des personnes, le droit à un travail décemment rétribué mais si il a pris
des mesures révolutionnaires, nul ne sait encore quel va en être le prix à
payer. Les riches ont quitté le pays. Le peuple gronde encore sourdement quand
il pense qu’on va le flouer du peu qui lui reste …
Mais aujourd’hui, il faut être heureux, et confiant en l’avenir. Les
mariés reviennent, et encore des films, des photos…
Les propriétaires de la ferme ont échappé à la pauvreté grâce à
l’autarcie et de micro-échanges. Ils ont bêtes et potagers. Le mari est
bricoleur, la femme cuisinière les deux sont courageux. Les enfants profitent
qu’on ne les surveille pas pour aller voir poules, canards, cochons, lapins,
vaches et même un cheval.
Une espèce de bourrin préhistorique, un cheval de trait à l’air pataud et
bonnasse, d’une belle robe marron, avec les longs crins noirs qui lui cachent un
œil. Il ne lui manque que le chapeau de paille. Bien qu’imposant, il n’effraie
pas les enfants et ceux-ci le bichonne, en rêvant être un jour assez grand pour
pouvoir monter dessus.
Après un apéro musclé pour certains, le repas commence dans une
allégresse générale. Jacky à la sono s’avère être un choix très judicieux, et à
la table des toilenautes, on joue à l’envoyé spécial pour les internautes en
ligne. Il y en a même qui parallèlement font monter le prix de la jarretière de
la mariée en ligne, et si les jambes d’Elsa sont ravissantes, elles ne seront
jamais assez longues et elle risque de devoir la monter jusqu’aux sourcils, ce
que les parents voient d’un très mauvais œil.
Vers vingt et une heure arrive alors un invité surprise : Monsieur Renaud
de la Foudroyée au Sabre, inspecteur de la SACEM.
Manifestement, personne n’a réglé la redevance forfaitaire à la SACEM
pour banquets et réceptions correspondants aux droits à payer pour les artistes
au titre des œuvres diffusées en comité de plus de vingt personnes, mise en
place depuis six mois. Ce petit malin était en surveillance anti-pirates quand
il est tombé sur les site des amis de Christian et d’Elsa.
On apporte à ce vautour une coupe de champagne, et on l’assure qu’il
s’agit d’un oubli, mais celui-ci prétend faire payer en plus l’amende
forfaitaire et inspecter l’ordi à Jacky.
Elsa lui décoche un de ses plus meurtriers regards que Christian se hâte
de ranger dans sa mémoire pour le cas où un jour il aurait l’intention de
déplaire à sa belle, et lui suggère de s’en aller avec le micro pour égayer sa
triste soirée. Le sinistre menace de revenir avec les gendarmes. Petit louis
l’attrape par le col et le positionne devant la Web Cam. Il le présente en
direct en ligne .
Petit louis, il n’est pas fin. Physiquement non plus. Et c’est un adepte
du rugby mais la troisième mi-temps, pour lui dure jusqu’à la fin de la nuit. A
table, il suit un régime et il mange peu. Il compense en buvant
beaucoup.
A cette heure ci, il est redoutable et le triste sire n’en mène pas
large. Il commence par être mouillé, puis vinifié, puis salé, poivré, saucé,
tarté ( à cinq doigts parce qu’il a voulu dégager), mayonnaisé, un petit peu
braisé à la cigarette (pas gentil, les fumeurs peuvent être dangereux pour les
autres). Ces glapissements font intervenir Véra « Arrêtez, ramenez le à sa
voiture »
Il est soulevé par le haut de son veston et sorti alors qu’il gesticule
des quatre fers, photographié, filmé, et hué.
La musique reprend. Petit louis et ses camarades dégrisent un peu à la
fraîcheur de la nuit. Le « Çacémien » largué à coté de son Audi maugrée qu’il va
salir ses sièges à cause de tous ces « c… » . Serviables, ses raccompagnateurs
vont lui montrer la mare aux canards.
Véra danse avec Christian. Renaud glisse dans la basse-cour. Elle va de
table en table. Il se retrouve à l’étable à « s’occuper du petit déjeuner des
mariés ». La noiraude, comme les mélomanes, ne l’apprécie pas. Ca se bouscule
sur la piste de danse. Renaud est renversé par deux naf-naf peu complaisants et
assez ragoûtants.
Véra visionne les images qui passent sur le net. On lui indique où se
passe le reste des prises de vue. Affolée, elle se rend en courant, avec
Christian sur ses talons, dans le champs voisin.
Au clair de lune se découpe alors une scène d’anthologie. Un public
recueilli écoute le réquisitoire de Jacky à l’encontre du sieur Renaud, ligoté
les mains dans le dos, la tête dans un sac malodorant, en train de pousser des
gémissement étouffés par quelque chiffon crasseux trouvé dans l’atelier, et
n’osant trop bouger, craignant glisser de la croupe du canasson. Une corde
accrochée au pommier pend mollement jusqu’à son cou. Elsa en reste sidérée et
stoppe à une dizaine de mètres.
« …Accusé de complicité de malfaiteurs, de vol à la tire, du viol de deux
vaches et trois dindes en Aquitaine. Accusé d’adultère, de racket, de parjure et
d’avoir craché à l’assemblée du peuple en mars 2006 sur les internautes, vous
avez été condamné à être pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive. Que Dieu ait pitié
de nous et que le diable vous emporte »
Petit Louis claqua la large croupe du bourrin qui hennit et fila comme
une flèche. Le condamné ne put suivre le mouvement et chuta en arrière, entrainé
par la corde, heureusement trop longue et passée volontairement un tour autour
du buste pour éviter une secousse sur le cou de la victime, secousse qui eut pu
être fatale. Mais lui n’avait senti que le nœud coulant assez serré et pas la
corde autour du ventre, très lâche. Il n’en tira donc pas un plaisir assez court
mais le choc sur les fesses fut amorti par un réflexe malheureux.
Elsa exigea qu’on le libère, mais il ne put partir pour autant. Il fut
installé à coté de Petit Louis qui après la douche, et le rhabillage par des
effets divers et saugrenus, entreprit de l’initier à la dive bouteille pour lui
faire oublier ses émotions. L’autre s’y plia de mauvaise grâce, mais il n’avait
pour autre choix qu’un deuxième tour de manège.
Lorsque il émergea le lendemain, aux premières ombres de la nuit, il
était dans une des chambres de l’auberge et les fêtards étaient partis. Ses
vêtements étaient secs et propres. Il ne dit pas un mot en partant aux
propriétaires.
Elsa ne peut s’empêcher de rire en se rappelant ce fameux montage dont le
sinistre fut le héros involontaire. Celui-ci l’avait téléchargé comme pièce à
conviction.
Elsa comparait donc, avec Christian. Ils sont les seuls à être reconnus
par l’accusateur, car Elsa et Christian ont gardé le silence pour protéger leurs
camarades.
Entre-temps, la Sacem avait disparu et les taxes aussi. Elsa faisait
valoir qu’elle était une artiste, qu’à l’époque de la Sacem, elle devait lui
verser une partie de ses cachets, et qu’elle n’avait jamais reçu le moindre
centime des mannes collectées pour les artistes.
Mais le juge ne retint rien des lois injustes de l’époque. Mr de la
fourvoyée en larmes (il avait un problème avec les noms compliqués) n’était pas
invité et avait agit de son propre chef sans en avoir référé à ses supérieurs et
sans le noter nulle part avant de se rendre sur les lieux du mariage. Donc, il
n’était pas en service Enfin, les sévices qu’il avait subi, réels, n’avaient pas
été infligés par Elsa et Christian, ni même de par leur volonté.
Ils furent donc relaxés et le sinistre condamné aux dépends. Il y avait
enfin une justice dans ce pays.
Post Scriptum :
J’ai écrit ce texte en pensant atteindre le comble
de l’horreur d’une SACEM toute puissante.
Depuis, il y a eu l’affaire de l’école de
Peillac
http://www.pcinpact.com/actu/news/30094-Sacem-75-une-chanson-a-lecole-quid-apres-la-.htm
Des élèves de l'école de Peillac ont entonné « Adieu monsieur le professeur » pour le
départ de trois de leurs maîtresses…
L’organisme
de répartition réclame donc 75 € pour cette chanson chantée sur scène par
quelques enfants devant leurs parents et enseignants…

|