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08 / 05 / 2006, 21:35  

Interrogatoires

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Les néons bourdonnent et s’allument. Des portes métalliques s’ouvrent. Beuglements d’américains, soupirs et même, des jurons français. Le réveil dans la chambre des dames n’est pas très romantique. Le petit déjeuner ne leur est même pas servi au lit. Elles doivent se lever, se laver et s’habiller pour être prêtes à 7 h 00 , heure de départ pour le réfectoire.

 

Elsa se redresse sur son lit, fait le dos rond pour décrisper le dos. Son matelas assez dur est de surcroît peu confortable et elle a quelques douleurs dans le dos. Petits mouvements de tête pour se réveiller, pose du pied droit en premier sur le carrelage froid et la petite lutine devant sa glace récupère toute sa beauté. Ses jambes de danseuse sont à la fois dures, musclées, arrondies et gracieuses et lui donnent une démarche légère et sautillante de moineau. Ses hanches sont fines , sa taille de guêpe laisse songeur, son dos est musclé avec une légère cambrure et ses petits bras, fins graciles et robustes grâce à la pratique de l’accordéon peuvent aussi bien servir à porter élégamment un sac à main que déménager un frigo . Elle a aussi de belles mains avec de petites paumes et de longs doigts fins mais non osseux. Ses ongles taillés en ovale, et souvent teints en rose complètent l’impression de douceur. Son buste tient bien et ses épaules sont assez carrées même si elles appellent à la caresse quand elles sont dénudées. Un cou fin et un visage gracieux, bien symétrique. Quand Elsa sourit, c’est un bonheur. Mais aujourd’hui, son visage est plutôt fermé et dur. Même le débarbouillage sommaire ne le détend pas. Et sa tenue orange ne convient pas à un défilé de mode. Néanmoins, pas de poches sous les yeux et du dynamisme dans le regard. Elsa est prête à se battre.

 

Lait, chocolat, cornflakes, flocons d’avoine, fruits, jus de fruit, miel, sirop d’érable, american pie et pancakes les attendent. On la prévient que le café a un goût infâme. Elsa apprécie tout de même ce petit déjeuner, un peu loin du café croissant, mais consistant et bon, excepté les cornflakes. C’est peut-être le seul repas qu’un français peut partager avec un américain.

 

A une petite centaine de mètres, Christian rêve de monter sur un ring avec un américain. Il n’a pas dormi de la nuit et leur interrogatoire a été usant. Il n’a pas subi de réels sévices, mais il en ressort fatigué et agacé. Il sait que tout est dosé. Il va être récupéré par d’autres qui vont continuer bientôt leur travail de sape, avant qu’il ne puisse reprendre du poil de la bête. Il a envie d’exploser mais il sait qu’il doit au contraire se détendre. Penser à Elsa l’aide, tandis qu’il mâchonne son pain dur et boit sa décoction de glands grillés.

Il n’a encore rien dit. Il a nié, a reconnu son travail de gestionnaire de stock, ne voit pas de quoi ils veulent parler, ne travaille pas sur le net, sauf pour passer des commandes ou utiliser une messagerie…

La résistance ? L’armée française ? Ce n’est pas lui. Il est marié, veut d’autres enfants, n’a rien contre les américains tant qu’ils ne lui posent pas de questions stupides (là, il s’est pris une baffe).

Le gouvernement clandestin ? Connaît pas. Il ne connaît qu’un gouvernement, et ils devraient le connaître eux aussi puisque ils l’ont mis en place ( autre baffe).

Puis ils posent des questions d’ordre quotidien. A t-il une voiture ? Comment fait-il pour aller travailler. Le prix d’un abonnement mensuel au métro. Les impôts sont-ils trop élevés ? Leur erreur est d’interroger quelqu’un qui a connu l’ancien système et qui peut ainsi rester vague pour suggérer que rien n’a changé. Un jeune de 17 ou 18 ans ne connaît que le nouveau système de cercles de responsabilités, par domaine, par répartition géographique ou par mission. Il ne connaît pas les informations ancien modèle ou elles étaient les mêmes pour tous, et diffusées en continu. Aujourd’hui, il y a un sommaire, avec le niveau d’importance et le type de contenu. Les décisions de cercles simplifiées sont obligatoires, les faits divers, le sport, le people, les spectacles sont optionnels, et les grands dossiers en cours sont permanents et mis à jour au fur et à mesure afin de coller au mieux avec la réalité. Ils y a aussi les infos spéciales, celles que tout le monde doit connaître pour sa propre sécurité. Enfin, le déroulé est au choix de l’informé : c’est ça l’interactivité. Petit détail. Selon l’âge de chacun et le niveau scolaire, les textes présentés varient, ainsi que les sujets.

Chaque personne a un login différent. Ce login est unique sur tout le répertoire national. Ainsi, chacun peut consulter sa boite aux lettres de n’importe où.

En fait, tout le monde a deux login. Un vrai, et un pour quand les américains sont en train de vouloir lire par dessus votre épaule. On tombe alors sur un web totalement classique.

En cas de surprise, il suffit de cliquer en bas à droite pour basculer en 30 secondes.

Dés qu’on utilise le login d’urgence, les responsables utilisent les hauts parleurs comme microphone si il n’y a pas de webcam et l’ordi est physiquement situé. Le contenu du disque est aspiré vers un site pour être sauvegardé, les programmes additionnels supra-net s’effacent et un contenu anodin remplace l’espace libéré. Christian espère donc qu’on exige de lui qu’il aille sur le net, mais manifestement, ils ont déjà testé l’inutilité de la chose. Et ses tourmenteurs n’utilisent pas de micro-ordinateur pour le filmer ou noter ses réponses, ses réactions…

 

Elsa est conduite dans un bureau isolé pour répondre elle aussi à de nombreuses questions. Comme Christian, elle répond vaguement ou n’importe quoi. A la question « Vous moquez vous de nous ? », elle répond « C’est selon ». L’homme en face d’elle est impressionné par l’insolence de ce petit bout de femme. Elle n’a pas peur, semble en colère et prête à mordre. Son profil n’est pas intéressant. Inutile de perdre du temps avec elle. D’autres craqueront avant.

Il lui explique qu’il ne peut la relâcher tant qu’il n’a pas les renseignements souhaités. Elle lui suggère le 118 911, le n° de téléphone de renseignements mis en place pour militaires américains en détresse. Le zeste de sympathie qu’avait encore son interlocuteur pour elle est instantanément réduit en cendre. Elle est reconduite à sa cellule, avec privation de repas de midi et de sortie jusqu’au soir.

 

Christian subit un deuxième interrogatoire, plus musclé que le précédent. Les questions sont toujours les mêmes. Manifestement, ils ne progressent pas.

A la fin, on lui propose de l’argent, voire un visa pour le pays de son choix. Christian fait mine d’être intéressé, mais prétend ne rien savoir de ce qu’ils demandent. Encore une baffe et retour en cellule.

Aucun des deux ne voient de porte de sortie. Christian va subir un interrogatoire toutes les trois heures.

 

A 19 h 00, Elsa fait la queue pour le repas avec les autres. Elle a faim et a triste mine. Son tourmenteur passe à ce moment là, esquisse un sourire et décide d’un nouvel interrogatoire immédiat. Il est bredouille et espère mieux finir la journée. Il n’est pas autorisé à employer ces moyens là avec les « conjoints », mais le règlement, il s’en moque. Ce qu’il veut, c’est des résultats, et cette morveuse semble à point.

Quand Elsa pénètre dans la pièce, il est en train de manger l’entrée de son plateau repas. Un autre est disposé sur une table à coté, protégé par une cloche spécifique pour conserver la chaleur des aliments. Elle a compris, et se renferme immédiatement.

 

« Mademoiselle, désirez vous partager mon modeste repas ? »

- J’aurai préféré une invitation dans un grand restaurant

- Votre tenue n’est peut-être pas adéquate

- Je pense que c’est plutôt à vous qu’on refuserait l’entrée.

- Toujours irrespectueuse.

- Toujours mufle.

- Puisque vous le prenez comme çà, vous ne mangerez pas ce soir.

- De toutes façons, je ne mange pas de ce pain là.

- Soyez raisonnable.

- Je vous …

- Puisque c’est ainsi…La nuit porte conseil et … qui dort dîne, comme on dit chez vous»

 

Elsa pleure dans sa cellule. Elle se sent faible, et elle se dit qu’elle n’aurait peut-être pas du provoquer son tourmenteur. Puis vient l’idée. Constatant que la faim passe après les heures de repas, elle décide que demain, elle va entamer avec effet rétroactif une grève de la faim pour exiger sa libération.

 

 
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