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17 / 05 / 2006,
21:21
A 20 heures, il n’y aurait que les web télés pour s’occuper. Le petit
ordinateur fourni dans la location du studio de vacances a basculé dans le mode
« ricain » lors de son démarrage par Véra. Il est hors de question que Franck y
touche et que Véra puisse constater les différences entre Net et supra Net.
Malheureusement, l’offre en films français est réduite, et date d’avant 2010,
afin que les changements sociaux de la société française, exploités dans les
fictions, ne soit pas perceptibles à l’envahisseur.
Il y aurait bien aussi une partie d’un jeu de société qui se joue plutôt
à deux de préférence, mais ce soir, Véra ne semble pas très
réceptive.
Comme les jours ont rallongé, Franck préconise un tour de la base à
pieds. Il fait environ 3 km, si on passe dans les petites voies sans
issue.
Véra accepte. Elle met tout de même un petit pull over car le temps est
un peu frais le soir.
A la plage Nord, Véra se raidit. L’homme à la sucette est là. Il a une
paire de jumelles et scrute l’horizon.
La plage étant petite, et les convenances d’actualité, Véra lui souhaite
un bonsoir en français qui ne souffre d’aucune dérobade.
Il baisse ses jumelles, tourne la tête, répond.
« Bonsoir Mademoiselle »
- Vous observez le paysage ?
- Les oiseaux. La–bas, dans les roseaux, il y a quelques canards et il
m’a bien semblé voir quelques mouettes blanches dans le ciel. L’océan n’est pas
loin et on dirait qu’il y a une décharge à ciel ouvert à deux trois kilomètres
au nord ouest. Pourtant, il ne devrait rien y avoir. C’est une zone
protégée.
- Les restes d’un restaurant de la côte peut-être. Ou d’un particulier
qui se serait débarrassé de ses poubelles dans les bois…
- Possible… »
Pendant ce temps, quatre personnages observent le trio et se montrent
discrets. Tellement que chaque binôme n’a pas encore repéré l’autre.
Le premier binôme est constitué d’un « faux couple », arrivé
l’après-midi, mais actuellement vêtu efficace. Pantalon en jean, chemise en
coton robuste et gilet reporter semi-militaire. A leurs pieds, chaussures de
marche. Ils ont tout l’attirail des espions, et sont même armés.
Il s’agit de l’équipe envoyée de Paris pour protéger l’homme à la
sucette. Ils sont au courant de la présence de Franck mais ils ne doivent
prendre contact avec aucun des deu.
L’autre équipe est masculine. Deux américains, déguisés en pêcheurs
canadiens, voulant avoir l’air de paysans.
Ces deux solides lascars ont eux aussi un équipement performant.
Chaussures robustes et légères, jumelles à vision nocturne, lunettes spéciales,
pistolet automatique pouvant lancer des grenades fumigènes ou aveuglantes, stylo
espion …
Eux aussi sont là pour l’homme à la sucette. Et ils pensent que celui ci
touche au but et doit savoir que la base du Contaut a été réactivée. Ils ne
savent pas qu’ils se sont fait déceler par leurs ordures ménagères, jetées à
quelques kilomètres en plein bois entre le Contaut et Bombannes.. Et que l’homme
à la sucette est loin de suspecter quoi que ce soit.
Mais il est vrai que de cet emplacement, avec le matériel optique
adéquat, il est possible de voir l’extrémité nord, à quelques 8 km et la base du
Contaut.
Véra fait parler l’homme à la sucette. Il se présente comme nègre
d’écrivain de roman d’espionnage. Il a collaboré au dernier Jacques Beaumont,
cet as de l’ Agence de Traitement du Renseignement (Ex DGSE). Le dernier tome (
« Echec au Roi ») venant de sortir en version électronique, il prend un peu de
recul dans sa région d’origine. Véra s’en veut de ne pas avoir pensé plus tôt à
lire ce genre de littérature, qui doit être instructif, même si il s’agit d’une
fiction.
« J’espère que la souscription pour l’édition papier marchera bien. Le
marché de l’écriture a été fortement perturbé par les majors du livre puis la «
World Company » qui avait réduit de façon drastique le nombre de parutions
»
« En tant que nègre, vous êtes intéressé aux ventes ?
- Bien sûr. L’auteur apporte son nom, sa notoriété, ses personnages mais
le nègre fait partie de la création. C’est l’éditeur qui est payé au fixe. Et de
moins en moins en pourcentage par livre en fonction de la quantité de volumes
commandés. Le distributeur a une marge aussi. Seule la création assume la part
de risque. Celui ci est limité lors de l’édition papier, mais si la distribution
électronique en ligne, achetée par la Bibliothèque Nationale, ne génère pas de
demande papier, le salaire est un peu juste…
- En Amérique, on vend la distribution électronique ou le livre
…
- Et quand ça marche, l’auteur n’a que des miettes. Nous, nous
participons à la culture en proposant notre livre sous forme électronique. Déjà,
il nous apporte l’essentiel : la subsistance et la protection de
l’enregistrement de l’œuvre, gratuitement. Et tout le monde peut le lire en
ligne, ce qui est tout de même limité. Le lecteur a besoin du contact papier et
de la disponibilité d’un livre. Les PDA ne sont pas géniaux. Ensuite, nous
pouvons vendre les droits pour une fiction télévisée ou filmographique. Mais
notre vrai gagne pain, c’est le papier. Mais il est interdit d’éditer au-dessus
du nombre souscriptions versées. Ainsi, le prix des livres reste bas, puisque il
n’y a pas de pertes, pas de publicité, ni de méga bénéfices pour les éditeurs.
Mais tout le monde y gagne. Les éditeurs ont beaucoup d’auteurs à publier
puisque les français reprennent goût à la lecture. Et ceux ci commandent
facilement sur le net et sont livrés en deux jours. A peine la souscription
effectuée, le livre est programmé sur les presses pour le lendemain, avec le
nombre total de commandes de la journée édité à la suite, et son nom et son
adresse sont directement imprimés sur la couverture, composée par l’internaute
ou objet de plusieurs choix proposés. Le livre personnalisé est aussi numéroté. Les
gens sont très heureux d’avoir leur nom à coté de celui de l’auteur. Moi, je me
contente d’être à la dernière page, avec les autres « collaborateurs » … En
plus, l’acheteur peut choisir entre trois type de qualité : poche, standard et
luxe. Nous vendons très peu en format de poche car les gens qui font l’acte
d’achat aiment les livres et n’hésitent pas à investir dans le confort de
lecture et la qualité de l’objet quand ils ont pu lire des extraits de la
version électronique et constater la qualité du produit. Ceux là ne lisent donc
pas l’intégralité de la version électronique, par choix, pour se ménager le
suspense. De plus, nous avons le droit de « rajouter » vingt pour cent de texte
sur la version papier, non indispensables à l’intrigue… ».
- Très intéressant. Et vous ne faites pas de livre à vous ?
- J’y travaille. Mais dans un autre registre. Ma passion, c’est
l’histoire, et plus particulièrement le «bas moyen âge ». Ce sera un seul livre,
un peu comme un petit chapitre de la grande encyclopédie. Il y aura un peu d’art
dans son écriture afin de faire passer le message scientifique, et mon métier de
nègre me permet de peaufiner mon style. Quelque part, je suis sûr qu’à juger
entre l’imagination de mon auteur, et mes années d’expérience dans l’écriture,
on prouverait que c’est tout de même grâce à moi que Jacques Beaumont sort du
lot par rapport aux autres espions.
- Et pour le réalisme des gadgets ?
- C’est une question d’extrapolation des techniques scientifiques
actuelles. Le grand public pense que l’espion a besoin d’une panoplie au top de
la technologie pour réussir sa mission. Ne le détrompons pas. Ca fait partie du
rêve. Mais je pense qu’un bon espion, c’est d’abord celui qui ne ressemble pas à
l’image qu’on s’en fait, vous ne croyez pas ?
- A vous entendre, tout le monde serait donc suspect …
- En effet, et pourquoi pas vous aussi ?
- Ah ah ah . Oh non, je n’oserai jamais faire un travail aussi risqué.
(Puis, prenant un petit air de nunuche…) Comme je ne pourrait connaître comme
vous les moindres arcanes des croisades, de la guerre de cent ans …
- Petite mise au point Mademoiselle, il ne faut pas confondre le Haut et
le Bas. Le Bas Moyen Age commence au 14 siècle. Le Haut moyen âge est la période
antérieure… »
Franck est hors course depuis le début. Il constate des trous énormes
dans son éducation d’espion. Heureusement pour lui qu’il a une couverture
d’autant plus simple qu’elle correspond à son personnage « d’avant engagement ».
Mais Véra et l’homme à la sucette se jaugent mutuellement. Véra se doute
maintenant qu’elle doit être fichée dans les services de l’homme à la sucette.
Elle ne se doute pas à quel point elle n’est pas anonyme. L’homme à la sucette
n’ose plus penser à un hasard, mais comme il n’a pas été contacté, il ne doit y
avoir rien de grave, sauf si sa sécurité est menacée. Mais il sait que Franck
est un allié et que Véra l’ignore. Il ne s’estime donc pas en danger. De plus,
les deux protagonistes se laissent un peu aller au courant de sympathie, mis en
place à l’origine, pour endormir la méfiance de l’autre…
Si l’homme à la sucette trouve que c’est une maladresse de vouloir
griller une couverture qu’on sait manifestement fausse (Si Véra est là pour
lui), il apprécie le piège, la finesse et la culture de sa charmante ennemie.
Véra quand à elle juge de la qualité de l’homme, qui sait avoir une couverture
crédible. Néanmoins, poursuivre l’interrogatoire pourrait lui donner l’alerte.
Elle préfère en rester là.
« Vos vacances doivent être calmes. Que faire pour éviter l’ennui de la
morte saison ?
- Mademoiselle, un littéraire n’est pas un homme d’action, mais de
réflexion. Et il a toujours avec lui, soit des livres, soit sa bibliothèque
intérieure. Les longues soirées au bord du lac peuvent en esprit me ramener à
Rousseau et ses « Rêveries ». Les journées en bord de mer désertique sont aussi
un pur délice pour l’introspection comme pour l’abandon de soi au sein d’une
nature qui nous dépasse et nous protège. Et l’océan invite au voyage. Les
promenades en forêt avec le chant des cigales, l’odeur de la résine, le
craquement des aiguilles de pins sont excellentes pour la santé, au niveau
sportif comme pour lutter contre le stress. Enfin, nager, en mer ou sur le lac,
apaise les douleurs articulaires et revigore le corps. A mon âge, j’en ai bien
besoin. Et dans d’autres circonstances (Véra est enceinte) le soleil se ferait
un plaisir de vous caresser intégralement de ses chauds rayons pour vous offrir
rapidement un teint mielleux plus ou moins brun du plus bel effet.
- Vous êtes un charmeur.
- Un admirateur de la gent féminine seulement. Votre ami n’a pas de souci
à se faire et par conséquence moi non plus. »
Véra douterait presque de ses chefs. Cet homme ne peut être un chef
important dans un service de renseignement. Cette façon de parler, nonchalante,
ampoulée… il s’écoute. Alors, il est vraiment écrivain. Sportif, malgré tout.
Ces mains sont noueuses, ses muscles de bras secs, ses jambes encore musclées,
son ventre assez plat, surtout pour un homme de son âge. De plus, ses yeux sont
vifs, et il a un détachement révélateur d’un homme qui a beaucoup vécu. Un
dilettante du verbe doublé d’une machine à tuer en vacances ? Véra peine à
imaginer cela, et doute.
« La marche et la natation me sont recommandées. J’ai donc bien choisi
l’endroit pour mes petites vacances avant de retourner en Amérique. »
A ces mots, le cœur de Franck se serre. Elle parle de ce non-dit à un
autre que lui. Il se garde d’intervenir, et même s’éloigne un peu, gardant
l’oreille aux aguets.
« Le coin est assez grandiose. Nous avons des pare-feu qui coupent nos
forêts comme les rues découpent vos villes, bien que nos pins s’élèves moins
haut que vos immeubles.
- J’ai effectivement remarqué cela avec les vues satellites du Net. Nos
forêts auraient bien besoin d’être aussi surveillées et protégées du feu. Mais
nos parcs naturels sont sauvages et immenses.
- Cette forêt est exploitée. Et le temps plus que les indemnisations
promises à l’époque a su effacer les ravages de la tempête de 1999. Néanmoins,
beaucoup d’arbres ont moins de quinze ans et n’ont pas encore leur hauteur
d’adulte. Mais au moins, le bois non ramassé a fini de pourrir ou a été dévoré
par les insectes.
- Vous semblez bien connaître cette région.
- Je n’y étais pas revenu depuis bien longtemps. Mais elle n’a pas
changé.
- Elle aurait bien besoin d’entretien. Les routes sont dans un état
déplorable.
- Les services publics médocains sont inexistants depuis la scission. Le
médoc veut faire sécession et nous ne voulons pas faire une guerre pour
cela.
- Vous n’avez pas d’armée pour la faire. »
Sourire de l’homme à la sucette. D’ailleurs, il a remarqué qu’il suçote
moins en vacances. C’est meilleur pour sa ligne et sa dentition. Il en prendrai
bien une maintenant, mais il a laissé sa provision au bungalow.
« Il y a d’autres moyens de la faire. Ici, en l’occurrence, on mise sur
l’économie. Pour l’instant, la région vivote en récupérant ses savoirs faire
ancestraux confisqués par la World Company . Il y a aussi un retour à
l’autarcie. Mais l’argent obtenu sert à acheter des 4x4 et du gas-oil. Les prix
de ces produits vont progressivement augmenter. Une douane va être mise en place
sur la ligne de séparation terrestre Quand ils voudront se libérer des «
obligations » avec le reste du pays, ils seront appauvris et ils n’auront pas de
quoi bâtir un port sur la gironde, pour être approvisionnés par des sources
extérieures. A un moment donné, la population souhaitera le retour dans nos
frontières car leurs dirigeants seront incapables d’assurer l’infrastructure
minimale»
« sauf si … »
Véra se tait. Bien sûr, son pays va « aider » cette région. Une tête de
pont, pour pouvoir quitter la France « officiellement » et pouvoir soutenir le
gouvernement fantoche laissé en place de façon crédible grâce à la
proximité.
« Sauf si les dirigeants y arrivent quand même. Après tout, des pays plus
petits existent bien.
- Je ne crois pas qu’ils y arriveront mais admettons. Quel intérêt de
faire une guerre pour autant ?
- Vous ne me semblez pas si pacifiste.
- J’ai connu la guerre… dans mes voyages.
- moi pas.
- Peut-être parce qu’on vous l’a évitée.
- Vous l’auriez perdue.
- Vous ne la gagnerez pas »
Toute l’attitude de l’homme à la sucette a changé. Il observe les
alentours. Il est devenu méfiant. Véra pâlit. Et si il était armé, devenait
menaçant. Ses chefs ne se sont pas trompés.
Franck intervient. « Monsieur, ma compagne n’est pas à proprement parler
une militaire. Elle est venue pour rebâtir, et recréer des contacts avec la
population, si des dommages collatéraux au conflit avaient malmené des
civils.
L’homme à la sucette entre dans le jeu. Il fait mine de se détendre,
sourit à Véra.
« Veuillez m’excuser Mademoiselle. Je suis un peu vieux jeu et mon père
était militaire en Algérie. Alors, quand il s’agit de patriotisme, je m’échauffe
un peu.
- je suis désolée de vous avoir froissé, monsieur. Je comprends votre
colère. Je me doute bien que tout le peuple français n’est pas composé de
pirates informatiques et de terroristes du Net. Et puis, votre patience est
parfois mise à rude épreuve. Je n’aurai pas du aborder un thème sensible.
Surtout que cette région semble vous porter particulièrement à cœur.
- J’y ai passé toutes les vacances de mon enfance. Et les choses ne
seront plus jamais les mêmes de toute façon…
- Pourrions nous organiser une petite réconciliation autours d’un verre à
Maubuisson. Il doit bien y avoir un bar d’ouvert.
- J’ai repéré une sorte de Bodéga où l’on y consomme de savoureux
cocktails, y compris sans alcool.
- On vous emmène ?
- Je me change et nous nous retrouvons au rond point du stand de tir à
l’arc ?
- A tout à l’heure donc. »
Franck et Vera retournent à l’appart. L’homme à la sucette à son
bungalow. Derrière eux, il y a un peu de mouvement dans les fourrés. Le « faux
couple » vient de tomber entre les mains des deux costauds. Inconscients, ils
sont ficelés sans ménagement et jetés dans le coffre du 4X4, garé un peu plus
loin.
Post Scriptum : J’ai imaginé, et fait dire à l’homme à la sucette,
comment je voyais le monde de l’édition dans un futur proche.
Mais je n’ai pas l’antériorité de cette idée, qui finalement était dans
l’air car son heure était venue. Je ne m’étonne plus que le téléphone ait été
inventé en trois endroits différents en un cours laps de temps (Et le mérite en
est revenu au premier qui a déposé le brevet. Néanmoins, tout le monde sait
aujourd’hui, mais les américains n’en font pas la publicité, que le téléphone a
été inventé par un immigré italien qui était chez eux, et qui avait déposé le
résultat de ses travaux. Thomas Edison a juste finalisé la chose en réalisant le
prototype. Ce monsieur si inventif
… travaillait en fait à l’organisme américain d’enregistrement des brevets. Ce
qui en dit long sur la probité du personnage, comme sur la confiance que l’on
peut avoir aujourd’hui en tout ces organismes d’enregistrements de la propriété
intellectuelle.
La découverte de cet italien reste quand même au profit des américains
car l’immigré obtint sa naturalisation).
Tout ça pour dire qu’un peu plus tard, sur Odebi.org, un camarade déposa
une adresse de site permettant cette édition personnalisée. Ce site est très
bien fait même si je le trouve un peu (trop ?) commercial. Et il attire à
lui les « écrivains libres ». Si il accepte ce texte dans sa
nébuleuse, peut-être utiliserez vous ses services pour m’éditer ?
Peut-être, car la concurrence est dure et de bonne qualité. Qui a dit que ce qui
est gratuit ne vaut rien ?
ILV : http// :www.inlibroveritas.net
Sur Odebi.org, vous trouverez aussi un petit avis sur la licence
« Lyber » et un petit commentaire sur un très bon essai portant sur
« La gratuité » (lien inclus plus loin)
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