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24 / 05 / 2006,
19:46
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Brian est convoqué chez le chef de centre. Ce genre d’événement est tout
à fait exceptionnel. En effet, ce responsable n’a pas de contact habituellement
avec les prisonniers.
Il se rend seul au bureau concerné. C’est tout de même un bon présage. La
secrétaire le fait patienter sur un canapé et il en profite pour lire en
français la revue « Science et Vie ». Il sourit de constater que le « complément
sensible » est en ligne pour les abonnés seulement.
Les français protègent certaines avancées techniques des regards de
l’envahisseur, mais l’information est disponible pour les concitoyens. Cette
confiance en la population est assez incroyable.
Il est interrompu dans sa lecture par la secrétaire. Brian franchit le
seuil du bureau et se retrouve dans un bureau immense face à un petit homme
austère, qui lui fait signe de fermer la porte derrière lui.
« Avancez, mon jeune garçon, n’ayez pas peur. Asseyez-vous. »
Brian s’exécute. Au passage, il voit face à son interlocuteur un gros
dossier à son nom. L’informatisation n’a pas encore supprimé le papier chez les
grands pontes. De plus, il y a une feuille griffonnée à la main. Des notes de
l’intéressé semble t-il.
« Comment se passe votre séjour parmi nous ?
- Je pense que l’histoire a connu des détentions beaucoup plus
désagréables. Néanmoins, une détention reste une détention. »
- Vous avez eu l’opportunité de vous enfuir il y a peu.
- Vous avez su créer une chaîne très difficile à briser .
- Je vois que vous savez apprécier la qualité de notre système. Mais ce
qui m’intéresse, c’est de savoir quel est votre état d’esprit
aujourd’hui.
- Je me suis bien adapté à la situation parce que vous avez créé les
conditions pour cela. Je parle couramment le français grâce à vos cours
accélérés et à l’immersion forcée. Les sujets abordés dans le cadre de mon
travail pour vous sont intéressants à la différence des premiers, très
propagandistes. Ce serait même un emploi qui me plairait, bien qu’il ne doit pas
exister en temps de paix.
- Détrompez vous. Hors cadre de la propagande, la communication directe
avec des partenaires extérieurs, sans la déformation des medias à la recherche
du scoop et du profit est une nouvelle forme de journalisme. Chez nous, ce
métier existe et garantit la véracité des faits et l’indépendance du rédacteur.
Nous manquons juste de « traducteurs » et de « professeurs ». Voilà pourquoi
nous nous sommes un peu servi chez l’ennemi.
- Vous savez que vous n’avez pas le droit de me faire travailler contre
mon propre pays, selon les Conventions de Genève.
- Il est plus exactement marqué que nous ne pouvons vous forcer à
travailler contre les intérêts de votre camp. Il est vrai que vous avez subit
quelques pressions psychologiques au départ pour vous suggérer le pire en cas de
refus de votre part. Nous n’avons assassiné personne dans les caves de cet
établissement, ni ailleurs. Il y a des lieux de détention cachés qui respectent
la volonté des prisonniers de ne pas faire ce que vous faites ou qui ont tenté
de nous tromper. Mais eux ne bénéficient pas non plus de votre régime de faveur,
sauf ceux qu’on a pu changer d’emploi, et qui font tourner le centre, comme des
cuistots, du personnel d’entretien… et là, on a le droit.
- Je dois reconnaître que le fait d’être payé, avec des primes de
surcroît, fait céder certaines réticences. Mais je ne me considère pas comme un
traître pour autant.
- On ne vous en demande pas autant. La propagande est du ressort de nos
personnels nouvellement formés maintenant. Et comme vous l’avez fait remarquer,
vous ne travaillez plus contre les intérêts de votre pays et de sa population,
mais tout de même contre la World Company. A ce titre, si nous perdons notre
combat, vous pourriez être inquiété.
- Que voulez vous de moi ?
- Comprendre. Notre système fonctionne bien. Mais nous voulons savoir à
quel point, car vous avez fait progresser les limites de nos objectifs à
atteindre. Votre sortie dernièrement s’est passée dans la clandestinité la plus
totale au sein de nos services. Ce collier étrangleur est choquant et son usage
a failli être dramatique. Il était prévu pour le transfert de prisonnier et sa
mise en œuvre devait être plus sécurisée que çà. Il fallait le déclenchement de
deux des accompagnateurs sur quatre. Enfin, vous avez failli être tué à cause du
remue-ménage qui a attiré la patrouille»
- Tué ? Tué par qui ?
- Votre amie était armée. Elle avait poussé le cran de sûreté, nous nous
en sommes assurés. Vous êtes passé à coté du pire, sans compter qu’elle aurait
pu être tuée elle aussi par la patrouille.
- Monsieur, est ce pour cela que je ne l’ai pas vue depuis ? C’est de ma
faute si…
- Le devoir d’un prisonnier, selon les textes, est de s’échapper. Elle
est donc seule responsable pour ses actions de sabotage du système de sortie et
son imprudence qui aurait pu être fatale. Néanmoins la situation est inédite.
Aucun système carcéral n’a volontairement rapproché gardiens et prisonniers pour
devenir efficace. Nous craignons une « contagion » de ce genre de tentative.
D’autre part, le système a fonctionné. Vous n’avez pas tenté de vous enfuir. Ne
vous inquiétez pas. Votre amie, après interrogatoire, était trop secouée
psychologiquement par cette expérience. Elle était donc en vacances dans un
centre spécialisé de remise en forme. Là aussi, on ne peut pas dire qu’il y a eu
sanction, jusqu’à maintenant. Elle sera mise aux arrêts à compter de demain pour
une période d’un mois. Néanmoins, vous pourrez toujours vous voir.
- Merci monsieur.
- Revenons à vous. Vous connaissez le « syndrome de Stockholm », qui peut
affecter des otages. Pensez vous que vous en soyez atteint concernant votre
réclusion ?
- Non monsieur. Je ne pense pas que je puisse avoir de la sympathie pour
des matons « classiques ». Je peux avoir été influencé par vos idées dans le
cadre de mon travail, je peux être heureux de bénéficier de votre fameux «
traitement de faveur » et je ne sais pas, en cas d’arrivée impromptue de forces
américaines si vous allez nous exécuter traîtreusement ou pas. J’aurai donc des
raisons d’être inquiet ou stressé. Je comprends mieux les larmes de mon amie à
notre retour. Je sais aujourd’hui toute la sincérité de notre relation, même si
vous savez la force de son engagement. Pour ça, oui, je peux dire que moi-même
je n’arrive plus trop à vous considérer comme un ennemi. Mais ce sont aussi mes
gouvernants qui vous ont désigné comme tel. Je pourrais aussi vous répondre. «
Pensez vous que je sois un ennemi pour vous ? »
- C’est bien pour cela que toutes les armées du monde condamnent la «
fraternisation » entre les combattants et diabolisent le camp adverse. Néanmoins
ensuite, le retour à la paix en est compromis et le risque d’une nouvelle phase
d’hostilité élevé. Je constate que les gens comme nous ont compris l’horreur de
ces conflits fabriqués de toutes pièces pour contraindre une autre population à
servir, soit les intérêts de l’agresseur, soit aujourd’hui ceux des marchands
internationaux . Mais si les hommes, par eux-mêmes, ne sont pas des ennemis «
naturels », ils ont tout de même le réflexe de vouloir se protéger, eux et leur
famille, et donc de servir du coté de leurs dirigeants plutôt que de faire
confiance aux dirigeants d’une autre nation.
- Oui Monsieur. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que ma famille, mes
amis, mes concitoyens, sont victimes de leurs propres dirigeants, mais surtout
de notre modèle économique et social. La pauvreté, la frustration et les paradis
virtuels nous empêchent de profiter d’une vie équilibrée, alors que votre
système semble convenir à votre population, sans que d’autres en soit victimes.
Propager vos idées dans mon pays, ce n’est pas autoriser une armée étrangère à
nous mettre au pas, c’est permettre de nous libérer de ceux qui exploitent notre
malheur et notre désir d’être heureux pour s’engraisser au delà de leurs besoins
et de toute limite raisonnable. Alors Monsieur, si jamais je ne prendrai les
armes contre mon pays, contre un de mes camarades dans l’armée, à mon retour, je
continuerai à défendre votre idéologie.
- Brian, je n’osai en espérer autant. Néanmoins, même sympathisants, nous
devons vous et moi rester prudents. Vos prochaines sorties seront donc
surveillées. Ce ne sera pas votre compagne qui aura à faire le sale boulot mais
il serait éventuellement fait. Trop d’intérêts sont en jeu . Si d’autres que
vous obtiennent cette possibilité, l’autorisation de sortie pourra être soumise
à quota en fonction de la disponibilité de mes moyens de surveillance et la
responsabilité d’une tentative de fuite serait collective. Vous serez prisonnier
jusqu’au bout. C’est aussi une protection pour vous. Sinon, vous risquez le
peloton d’exécution de votre propre camp.
- Bien monsieur. Ma compagne étant sanctionnée demain, est-il
envisageable d’espérer une sortie pour ce soir ?
- Elle a déjà été planifiée.
- Je voudrai pouvoir lui faire un cadeau, pour ne pas m’avoir tiré dans
le dos.
- Je vais vous organiser un petit shopping avec un chaperon. Vous pourrez
aujourd’hui dépenser ailleurs qu’au foyer.
- Merci Monsieur.
- Bonne journée. »
Brian
sort du bureau. Il ne sait pas si c’est la peur rétroactive ou la joie qui le
fait ainsi trembler de tout son corps. Mais il va enfin revoir Véronique. Cette
soirée sera inoubliable
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