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06 / 06 / 2006,
23:20
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L’odeur enivrante de l’essence et la chaleur de l’incendie galvanise
l’ardeur de la bande. Elle vient de brûler le premier véhicule de la
soirée.
Il fait nuit. Il fait froid, cette nuit de novembre 2006. A qui était la
voiture ? Garée à deux immeubles du leur, ils s’en foutent et elle était pourrie
de toute façon.
Jasmine a 16 ans. Elle est avec son frère et elle cache ses cheveux sous
son bonnet. Normalement, elle ne devrait pas être là. Les filles n’ont pas le
droit de sortir la nuit dans ce quartier.
Mais, il y a trois mois, un mecton l’a chauffée. Jasmine fait du karaté
depuis l’âge de neuf ans. Elle ne l’a pas touché. Surtout pas. Elle aurait eu
des ennuis avec la bande. Mais avec une camarade équipée d’un portable, elle a
filmée une scène où on peut la voir démolir avec une rare férocité un adulte
pris au hasard dans la rue. Tout le quartier a pu ensuite voir de quoi elle
était capable. Et puisque elle est avec son frère, personne ne lui cherche des
noises.
Depuis, elle a acquis un peu de galon, en tirant quelques oreilles à des
petits qui auraient voulu qu’elle marche tout derrière, et assez intelligente
pour ne pas inquiéter le meneur et ses lieutenants, dont son frère. De plus,
elle souffle quelques conseils-idées-suggestions, vite récupérés par l’«
autorité » qui augmente le prestige de la bande et la tire parfois de mauvais
pas. Elle n’est donc qu’au deuxième rang, avec la bénédiction du premier dont
les oreilles traînent prés de sa bouche.
Les désordres sont dus à une descente de police, qui a mal tourné. Venus
deux jours plus tôt pour saisir un serveur P2P avec des fichiers illégaux, les
policiers ont aussi trouvé deux tours de gravage qui servaient à alimenter en CD
gratuits tous les copains de la cité. Comme il y avait un petit bénéfice pour
amortir le matériel, même vendus pour moins cher qu’un CD+taxe (les CD viennent
de Belgique), les peines encourues sont énormes.
Les parents ont donc hurlé et n’ont pas voulu qu’on emmène leurs enfants.
Le premier policier de faction au fourgon s’est enfui dans son véhicule à moitié
épavé alors que le deuxième fourgon brûlait déjà. La piétaille s’était réfugiée
au dernier étage et il a fallu pas moins d’une compagnie de CRS, 2 hélico et des
gaz lacrymogènes pour tous pour les récupérer.
Depuis, dans le quartier, il y a une ambiance insurrectionnelle. Des feux
s’allument dans quinze grandes villes pour dénoncer la dictature policière,
prétendant vouloir appliquer les lois DADvSI au sein des quarties sensibles. Et
tout çà donc pour de la musique censée adoucir les mœurs. Quand on sait toutes
les histoires passées de drogues douces ou dures, de vols et recel, de violence
et de trafic d’armes, on ne peut que rester stupéfait face à tant de violence
pour quelques « droits d’auteurs » bafoués.
La bande suit son chef vers la cache aux cocktails incendiaires. Ils ont
récupéré quelques bouteilles vides en verre pour « aider » le petit fabricant.
Une autre bande s’occupe de trouver l’huile et l’essence. Il faut se servir dans
les voitures car les stations alentours ne vendent plus au bidon.
Le quartier est bouclé la nuit. Même une voiture bélier ne peut pas
passer à cause de poteau en béton disposés en chicane sur les routes. La SNCF
répare chaque matin la barrière grillagée qui protège la voie, et il y a des
patrouilles cynophiles nocturnes avant chaque passage de train. Chaque lieu
potentiel de caillassage est inaccessible et surveillé.
Les médias diffusent des infos bidonnées avec les immeubles de la cité en
arrière plan. En fait, les journalistes n’ont pas le droit de passer. Les
habitants doivent se soumettre à des contrôles trés stricts et humiliants au
check point le matin pour pouvoir aller travailler (Y’en a encore qui arrivent à
travailler malgré toute cette « publicité » ) ou aller faire les courses. Les
véhicules sont fouillés et trois pères de famille ont été mis en garde à vue 24
h pour avoir eu des CD gravés dans la voiture. A chaque fois, on parle d’un
vaste réseau de trafiquants, avec des liens en Belgique pour s’approvisionner.
C’est tout juste si ils ne parlent pas de réseaux pédophiles …
Jasmine suggère de la laisser marcher en avant, innocemment, avec son
frère. Ils peuvent ainsi repérer les patrouilles et les prévenir par signes de
se planquer en cas d’urgence. Le chef désigne plutôt un de ses lieutenants au
casier pas trop chargé. « Vous pourrez jouer les amoureux . C’est un motif
valable pour circuler la nuit» . Jasmine prévient celui-ci. Geste déplacé en
trop, raclée au retour. Son frère est d’accord pour lui prêter main forte. Cela
en fait rire certains mais l’intéressé capte bien le message.
Ainsi, durant la soirée, ce sont trois autres voitures qui auront été
incendiées par la bande, avant que Jasmine et son chevalier servant soit emmenés
à un carrosse direction le château de la maréchaussée.
C’est en sortant avec son père au matin, vers 10 heures qu’elle remarque
un véhicule connu, garé bien devant le commissariat. Un coupé Mercedes gris,
vitres fumées, toutes options et plus : la voiture de Moon Joe, le nouveau
rappeur à la mode. Un gars de la cité d’en face de la voie ferrée qui « a réussi
». Alors qu’elle monte dans la guimbarde de son père, elle voit le chanteur
sortir, accompagné de son agent et raccompagné par le commissaire.
Manifestement, il n’était pas là pour une histoire de contravention. Jasmine a
un haut le cœur quand elle le voit serrer la main du flic pour prendre congé.
Serait-il possible que Moon Joe soit à l’origine de la descente de police ?
Jasmine en est convaincue.
Ce soir là, Moon Joe est garé devant chez un de ses potes musicos dans la
cité de Jasmine. La bande en passant admire la bagnole, avec respect. Chacun
aimerait bien en avoir une belle comme celle-là. Mais ils ne sont ni chanteurs,
ni cambrioleurs, ni dealers, ni chefs de grande entreprise. Ils ne sont qu’une
petite bande d’incendiaires occasionnels, avec quelques larcins à se reprocher
dans des voitures. Ils sont aussi connus pour quelques bagarres et dégradations.
Des incivilités en quelque sorte. Ils n’ont aucune chance d’ avoir les moyens
d’acheter un jour ce type de véhicule.
Celui-ci ne risque rien. Malheur à qui toucherait sans autorisation le
moindre centimètre de carrosserie. Jasmine serre les dents, mais garde sa bile
pour elle.
Une heure plus tard, elle prétexte une grosse fatigue et quitte la bande
pour se coucher. Elle arrive à la voiture. La rue est déserte. Elle avise une
revue people sur le siège arrière du coupé. Parfait. Elle en fait une boule
qu’elle pose sous le tableau de bord. Elle y met le feu. Mais les flammes sont
faibles. Elle sort un de ses pull-over et son K way. Les éléments synthétiques
brûlent bien et cette fois le feu attaque le siège avant et semble trouver son
bonheur à lécher de quelques flammes
le tableau de bord par en dessous.
Elle s’enfuit à une centaine de mètres. Personne n’a du la voir car
personne ne donne l’alerte durant quelques minutes. Puis une femme crie. Puis
dix, puis c’est Moon Joe qui sort de l’immeuble.
Trop tard. Les flammes sont passées sous le capot. Une fumée noire
d’huile, de caoutchouc et de plastiques annonce un triste destin final. Les
flammes ont trouvé la durite d’essence et la peinture cloque sous la chaleur.
Impossible d’ouvrir le capot et les pompiers ne se précipitent pas, car il y a
bien une centaine de voitures qui brûlent dans le même temps et ils ne se
déplacent que sous protection policière et si il y a risque pour des
bâtiments.
Tout le quartier se lamente avec Moon Joe, en promettant un sort terrible
au coupable. Mais Jasmine n’a pas l’intention de s’en vanter. Moon Joe regarde
méchamment son copain, qui prétend n’y être pour rien. Manifestement il devait
déjà y avoir de l’eau dans le gaz entre eux.
C’était bien le cas, mais Jasmine ne pouvait pas le savoir. Le copain en
question était l’auteur compositeur occulte de Moon Joe. De physique ingrat, et
doté d’une voix déplorable, il avait toujours été refoulé des bureaux des
découvreurs de talent.
Quand Moon Joe s’était montré avec la même chose, on avait commencé par
faire un essai à ses dépends, puis on avait misé sur lui.
Après le premier single, l’album avait suivi et avait été un succès. Mais
au départ, Moon Joe ne voyait que des pourboires, des avances en liquide et
gaspillait ses revenus épisodiques. Quelques droits payés, un deuxième album, un
succès indéniable et cette fois le jackpot était tombé. Mais pas grand chose
pour le copain caché de la cité. Un silence mal payé, une frustration
grandissante… Il faisait le coupable idéal pour ce coup fourré. Moon Joe se
fâche donc ce soir là définitivement avec son auteur-compositeur.
Mal lui en prit. Ayant signé pour 5 albums avec sa major, le numéro 3, malgré l’intervention d’un
nouvel auteur, s’avéra être une catastrophe. La major rompit alors le contrat. Moon Joe ne put donc jamais
se racheter une aussi belle voiture que celle qui brûla cette nuit là. Même si
sa carrière de chanteur ne perdura pas, il eut droit à un autre
destin.
Son copain poursuivit par contre sa recherche musicale, le rap ayant été
un « exercice de jeunesse». Mais quand son art fut reconnu, les majors
n’existaient plus, ainsi que les megas profits. Il fit quand même salle comble
toute sa longue vie avec un blues des cités, teinté de chauds accents langoureux
de la Nouvelle Orléans, ou des Antilles répondant aux grincements, aux cris
étouffés et aux explosions des barres et tours de la couronne parisienne
traversés de part en part de leurs orbites vides par les vents du passé.
Figurant parmi les grands de la musique du 21° siècle, ces œuvres sillonnent le
net pour l’éternité.

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