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27 / 06 / 2006,
23:53
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Il va
pouvoir sortir ce soir du trou dans lequel il se cache depuis 24
h.
A peine débarrassé du binoclard, il a marché le long de la piste qu’il
avait empruntée à l’aller. Et de temps en temps, il est sorti de la piste sur
une centaine de mètres puis a fait marche arrière à reculons dans les traces. A
la cinquième fois, il est revenu en arrière, a repris une des escapades dans les
pas et à la moitié, il a sauté dans les fourrés souples le plus loin possible.
Deux ou trois bonds plus loin, à l’abri des regards, il a creusé un trou et
s’est ensablé, sa serviette le protégeant du sable dont il s'est recouvert. Il a
quand même une entrée d’air qui passe par la bouteille en plastique dont il a
crevé le fond. Elle est cachée par des mousses sèches, des brindilles et un
panicaut séché.
Il a entendu les hélicos, les chiens, les patrouilles. La soirée, la
nuit. Les hélicos devaient avoir des dispositifs de vision nocturne et des
détecteurs de chaleur, mais à travers le sable, ceux ci ne fonctionnent
pas.
Il sait que sa chance, c’est ce soir, à la tombée de la nuit, à couvert,
quand les détecteurs ne peuvent pas fonctionner à cause du sable encore chaud de
la journée.
Quand aux patrouilles terrestres, les hommes doivent penser qu’il est
loin et que c’est peine perdue de grenouiller dans le coin.
Enfin, il ne va pas retourner vers Bombannes à l’est, mais vers le fond
de la nasse, le nord, car la logique voudrait qu’un fuyard à pied passe vers le
sud, vers Carcans Océan, pour ensuite descendre vers Bordeaux.
Par le nord, la Gironde gêne tout véhicule automobile pour quitter le
médoc.
Ce que ne sait pas l’homme à la sucette, c’est que la densité américaine
est plus importante au nord de Bombannes. Sa chance, c’est que les américains
pensent que justement, il va aller au sud pour contourner le lac puisque ils
sont au nord. C’est d’ailleurs là que vont patrouiller les hélicos cette nuit
là.
L’homme à la sucette a fini toutes ses maigres provisions. Il conserve
néanmoins son sac et il a laissé au fond du trou tout le poids inutile. Il a
ensuite rebouché celui ci à moitié, afin qu’il se remarque moins.
Il avise un pare feu assez fréquenté dans les dernières heures. Il y a
des traces de pneus dans les sillons du chemin, et les herbes centrales sont
cassées en mains endroits. Il part en footing en courant au milieu. Ainsi, il ne
laisse pas de traces visibles flagrantes. Au bout d’un quart d’heure, il rejoint
précipitamment le couvert. Une patrouille motorisée passe. Les hommes sont loin
d’être attentifs.
Même chose dix minutes plus loin. Il a été averti de la présence du check
point par les palabres entre deux soldats. Dans une vraie guerre, ils seraient
déjà morts. L’homme à la sucette se demande combien de temps il faudrait pour se
débarrasser des troupes sur le sol français.
Il y aurait surtout beaucoup de victimes avec des armes légères, mais une
attaque simultanée de toutes leurs implantations est déjà prévue pour le cas où
la situation deviendrait insupportable. Seulement, il y aurait un deuxième
débarquement. Les américains ont assez de troupes pour ça, et cette fois les
combats seraient très meurtriers, surtout pour la population.
Il les contourne donc, puis tombe dans un no man’s land. La forêt a brûlé
dernièrement ici. Il n’y a plus de fourrés au sol et les arbres sont noircis à
la base. Leur cime doit encore être verte pour certains, mais aucun ne survivra.
Il remarque les lumières vives à l’est, et les ombres des patrouilles et des
sentinelles fixes.
« Mieux vaut ne pas traîner dans le coin, c’est une base » pense t-il.
Encore une heure, et il tombe sur la route conduisant à Hourtin plage. Encore
une fois, il peut constater le passage de patrouilles de trois véhicules. Les
américains sont quand même sur les dents.
Il ne sait pas que ces patrouilles sont en place pour dissuader une
action de même type que la veille, et non pour le rechercher. Sinon, il aurait
droit à un filet aux mailles serrées, comme au sud . Mais pas à ce niveau. Il
l’aurait rencontré plus tôt. Seulement les effectifs de la base ne pouvaient
assumer à la fois des patrouilles bien armées pour faire face à une vingtaine
d’incendiaires saboteurs et une chasse à l’homme sur des dizaines de kilomètres
carrés.
Pour l’homme à la sucette, cela veut dire dix kilomètres à pied de
plus.
Mais cette fois, plus d’américains, sauf sur la route entre Hourtin plage
et Le Pin Sec. Car les pare-feu sont bloqués par des barrières dont seuls les
pompiers ont les clés. Mais si ces barrières arrêtent des 4x4 et « préviennent »
quand elles sont relevées, elles n’empêchent pas le passage d’un
homme.
Une heure et demi plus tard, l’homme à la sucette arrive au camping du
Pin sec. Il est deux heures du matin. Bonne heure, pour boire un coup et prendre
une douche. D’ailleurs, un campeur indélicat a laissé sa bouteille de gel douche
quasi vide. Un peu d’eau à l’intérieur, on secoue, et les dernières molécules de
savon tonifiant au citron revigorent l’homme à la sucette, en le débarrassant de
sa sueur et des grains de mica qui encombrent ses pores et ses cheveux. Il a à
nouveau l’impression de respirer même par la peau.
Son estomac crie famine. Il y a quelques campeurs. L’homme à la sucette
fait taire quelques principes et s’introduit sous une tente quatre places,
équipées de deux chambres indépendantes avec moustiquaire et porte zippée
.
Il subtilise rapidement dans le tas de « victuailles » présent une boite
de chocolat en granulés et deux boites de biscuits au chocolat. Il n’a pas envie
de cuisiner à cette heure. Les locataires continuent de ronfler du sommeil du
juste.
Afin de ne pas s’acharner sur une seule victime, l’homme à la sucette «
emprunte » une voiture louée à la collectivité pour la durée des vacances. C’est
d’autant plus facile qu’il sait activer le circuit de démarrage parallèle, qui
évite d’avoir la clé de contact. Ce circuit est justement prévu pour les agents
en mission ayant « perdu » leur véhicule initial. A son retour, il s’arrangera
pour qu’ils soient dédommagés.
Il y a aussi un système wi-fi pour pouvoir communiquer mais celui ne sert
que lorsque il est en contact avec les bornes de circulation. Mais le médoc
n’est pas équipé.
Il prend alors la route de Montalivet. Il échange sa voiture avec une
autre, repart sur Vendays puis prend la route de Lesparre. A son arrivée vingt
minutes plus tard, il trouve la ville endormie et déserte. Elle lui semble
petite pour une ex sous-préfecture. Maintenant, elle est la capitale officielle
du médoc, même si Pauillac dispose de plus d’industrie. Il prend justement la
direction de Pauillac. La ville a un petit port avec des barques. Il peut y
avoir des contrôles, justement parce qu’il y a possibilité de traverser, comme
au Verdon. Avec une voiture « de touriste », de nuit, il n’y échappera
pas.
Il avise un château au milieu des vignes. Dans la cour, il y a une
fourgonnette. Il va se garer dans un petit bois plus loin, puis revient vers le
château.
Une ombre noire accourt lourdement à son arrivée. L’homme à la sucette
sort son couteau. Sa main se crispe. Un doberman se précipite sur lui manquant
presque le renverser. Il appuie frénétiquement ses deux pattes sur son torse en
gémissant.
« Du calme le chien, du calme ».
Il le caresse et range son arme. L’animal, assez jeune, n’est pas dressé
pour être gardien. Et il est plutôt sociable. En fait, il a fortement envie des
biscuits qu’il a encore dans son sac à dos.
L’homme à la sucette fait donc ami-ami avec lui grâce à eux et le fait
monter dans la fourgonnette. Elle est pleine de caisses de vin. La tentation est
forte. Boire ou conduire, soit, mais juste un petit coup, c’est agréable. Une
silhouette bouge au loin. L’homme à la sucette se crispe. Mais celle ci semble
bouger, mais ne pas se rapprocher. C’est donc lui qui va à sa rencontre. Il
s’agit d’une salopette suspendue à un fil. Elle est encore un peu humide, mais
elle fera l’affaire. Car pour l’instant, l’homme à la sucette est toujours en
short. Elle est un peu grande, mais de nuit, personne ne le
remarquera.
Deux fils tranchés. Zut. Un autre. Ok, le moteur démarre. Tandis qu’il
s’éloigne, une lumière s’allume derrière les volets clos du premier étage. Trop
tard pour le propriétaire.
Encore dix minutes. Et c’est un check – point à l’entrée de Pauillac.
L’homme à la sucette renverse un peu de vin dans la fourgonnette, puis s’en
envoie une rasade. Il a beau boire un bon château, l’américain ne retiendra que
son odeur de vinasse.
« Bonsoir Monsieur, papers please
- Euh ouaih on peut plus rentrer chez soi tranquille maintenant
?
- papers Monsieur …
- Oui, un instant mon gars. Pff il est tard. Et ben merde, j’retrouve
plus mon larfeuille dis donc.
- Descendez Monsieur
- Oui, oui, je descends, vous fâchez pas. »
L’homme à la sucette descend lourdement, l’air très fatigué. Le chien
aboie. Les américains relèvent leur canon.
« Eh, zallez pas tuer mon chien. Ta gueule max »
Le chien aboie de plus belle.
L’homme à la sucette passe à l’arrière, ouvre les portes. Le chien
approche. Il le caresse énergiquement et lui tient la gueule pour le faire
taire.
« Tais toi, max . Tu vas nous faire arrêter. Oui, c’est bien . Brave
chien »
Un gradé rejoint les deux soldats.
« Mon capitaine » dit l’homme à la sucette au nouveau venu, caporal de
son état « Je vas vous expliquer »
Celui ci lorgne sur le chargement.
« Mon capitaine, j’ai pas mes papiers. J’ai suis allé chez Francis et on
a pris l’apéro après avoir chargé le fourgon. Et après, on a mangé, et puis il
s’est fait tard et il est bien tard, mais on a pas que bu. Je suis pas saoul
»
« Je vois que vous être très content »
« Ah oui, j’ai pu acheter ce lot de bouteilles pour un bon prix. Il
vieillira bien, si on lui laisse le temps »
« C’est de la contrebande »
« Ah non, j’ai les papiers pour le vin, même si j’ai oublié mon blouson
chez Francis »
« Je vais avoir à confisquer ce vin »
« Attendez de voir les papiers … mais, pour mes papiers que j’ai oubliés
»
« Je vais avoir à vous enfermer »
« On peut s’arranger. Allez, je vous donne une caisse. »
Joignant le geste à la parole, l’homme à la sucette tire une caisse vers
l’extérieur et la laisse tomber. Le verre brisé lui arrache alors quelques
larmes.
« désolé mon capitaine, prenez en une vous-même. J’ai les bras en coton
»
« Grrr ouah ouah »
« Max, tais-toi. Mon chien. »
Les deux soldats rigolent. L’homme à la sucette attrape le chien, le fait
descendre.
« Allez-y. Une caisse chacun. Je le tiens »
Les trois hommes profitent de l’aubaine en riant.
L’homme à la sucette ramasse la caisse aux bouteilles brisées et la
recharge maladroitement dans la fourgonnette.
« J’ai pas loin à faire pour dormir. Je vais dormir au bar de la place de
la mairie. C’est pour lui le vin »
« Ok go away »
« Merci les gars. Heureusement vous êtes très sympas. Dites, vous
n’auriez pas une casquette que je pourrai mettre pour aller à la chasse
?»
«
Fuck. Go away »
« Ok
Ok. Tant pis. Bonne nuit les gars »
L’homme à la sucette pénètre donc en ville avec sa fourgonnette aux
couleurs d’un excellent château. Il la gare devant un bar proche des quais,
caresse une dernière fois le brave chien et se dirige vers les quais.
Ceux-ci sont déserts. La Gironde est assez large à traverser. Mais il a
une sécurité. Il y a en effet plusieurs îles au centre. Il peut traverser droit
vers la première, puis la longer en suivant le courant, puis continuer vers
l’autre rive.
Les bateaux sont verrouillés, mais il y a une barcasse avec le 9,9 de
secours en place. C’est assez culotté de traverser avec ça, mais il n’a pas
l’intention de remonter le courant. Il dérivera donc durant la
traversée.
Il y a assez de mélange dans le réservoir, enfin il l’espère. Un petit
coup sur la poire, contact, et le moteur démarre à la troisième sollicitation du
lanceur.
Il n’y a pas de problème même si il n’avance vraiment pas vite. Il décide
pour ne pas perdre de temps, de viser directement l’extrémité de l’île. Quand il
arrive au milieu, il a quand même dépassé celui-ci.
L’homme à la sucette regarde maintenant la rive opposée, celle de la
délivrance. Il voit un ensemble de lumière assez vive au loin.
« Doivent pas payer l’électricité dans ce patelin » est sa première
réflexion. Puis il réalise en réfléchissant, qu’effectivement ils ne manquent
pas de courant à cet endroit là. C’est la centrale nucléaire de Braud Saint
Louis.
Il espère que les légendes de requins qui remonteraient les eaux plus
chaudes de la Gironde sont infondées.
Et ce qu’il voit alors le terrifie, de surprise et parce que de nuit,
c’est assez impressionnant. Il doit y avoir encore 150 mètres avant d’atteindre
la berge. Et un mur d’eau de presque un mètre, venant de la mer, vient à sa
rencontre. Le mascaret. Dans un dernier réflexe, il tente de pointer l’avant de
la barque vers la vague. Mais il est trop tard.
Il chavire.
Il se débarrasse de son sac et parvient à se dégager de la salopette.
Puis il nage vers la berge. L’eau est fraîche et boueuse. Mais elle est
beaucoup moins polluée que quelques années auparavant. Il atteint enfin la
berge, épuisé. Celle-ci en cet endroit est assez ferme. Il faut se méfier. A
certains endroits, il peut y avoir des sables mouvants, mélange de grains très
fins et de vase.
Le coin n’est pas très peuplé, mais à la première maison, il y aura le
supra net. Il va pouvoir prévenir ses services qui s’occuperont de venir le
récupérer.
Les vacances sont terminées.

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