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28 / 06 / 2006, 19:27
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Une petite musique douce chasse le silence dans la pièce et donne vie au
décor comme à son personnage, couché dans son lit.
Franck ouvre les yeux dans la pénombre et commande l’ouverture du volet
roulant électrique.
La pièce s’emplit alors d’un soleil radieux.
Franck a bien dormi cette nuit. C’est rare par les temps qui courent. Ses
missions sont de plus en plus dangereuses et si Véra n’était pas sa mission
numéro une, il serait toujours par monts et par vaux.
Véra, heureuse et malheureuse. Elle a grossi. Elle ne se déplace qu’en
civil. Et elle leurre son monde. Encore heureux qu’elle soit trahie par son
accent américain, et que tout étranger soit considéré comme non-initié au supra
net. Mais Véra commence à comprendre qu’il n’y a plus de classe en France, que
le niveau d’instruction est assez élevé et que chacun porte l’uniforme de son
métier du jour.
Elle ne sait pas comment tout s’organise. Elle observe les chantiers,
constate une hiérarchie souple et se fait passer pour une
inspectrice.
Les autres doivent bien rigoler. Mais comme elle est mignonne, même avec
son ventre et ses traits un peu bouffis, il y en a toujours un qui la cicérone
en lui racontant des bobards compatibles avec l’ancien temps. On lui parle de la
municipalité, mais nulle part il n’y a de mairie ni d’organismes d’état
visibles.
De plus, aucun des bureaux qu’elle a pu voir ne portent d’indications. Il
n’y a pas d’accueil au public. Les cartes d’identité servent de badge pour
passer aux portes du bas des immeubles.
Et quand les soldats américains investissent les lieux, ils sont tous
fonctionnaires et gestionnaires des habitants d’un quartier. Des sortes de
télétravailleurs qui réguleraient des services publics.
Pour elle, Franck est une sorte d’homme à tout faire, de type cariste,
manutentionnaire, camionneur en boulot précaire. Cela lui permet d’être absent
et d’arriver en retard à leurs rendez-vous.
Ils ne peuvent pas vivre ensemble même si ils se voient tous les soirs.
Véra parle de logement de fonction militaire, Franck de célibatorium mâle pour
jeunes travailleurs.
Et Véra sait qu’elle ne pourra accoucher en France. Elle est à 7 mois de
grossesse. Il va falloir qu’elle prenne l’avion.
Franck déjeune en écoutant les infos. Puis il contacte Bernard pour la
programmation de sa journée.
« Bonjour mon garçon.
- Bonjour Chef
- Ne m’appelle plus comme çà !
- Rien n’a changé
- Si, mais tu ne veux pas le voir.
- Je reçois toujours des ordres.
- Des missions.
- Un jour, j’y laisserai ma peau.
- Ce sera pour ton pays.
- Qu’est ce que mon pays fait pour moi ?
- En ce moment, tous les vrais français se dévouent pour un futur plus
juste. Il y a du travail pour tous. Et les américains nous rajoutent des
problèmes.
- Ce futur ne sera pas pour moi.
- Peut-être pour ton enfant.
- Ce sera un américain.
- Il y a du nouveau pour toi.
- Encore une mission ?
- Une mutation.
- Mais ?
- Dans ton intérêt comme dans le notre.
- Véra va bientôt partir. On ne peut pas retarder ?
- Justement. Laisse moi continuer. Tu aimes les voyages ?
- Vous m’envoyez en amérique ?
- Non, tu pars pour la Guadeloupe.
- C’est toujours la France.
- Pas pour longtemps si on laisse faire les américains la-bas.
- Vous avez déjà tout décidé.
- Réfléchis deux minutes. Véra va être démobilisée. Tu as une super
nouvelle à lui apprendre. Par internet, tu as trouvé du travail la-bas. Avec ses
connaissances, elle t’obtiendra un visa. Ensuite, avec son niveau de vie, soit
elle viendra vivre en Guadeloupe, soit à Saint Martin, qui est une île coupée en
deux entre les pays bas, alliés des américains, et la France. Tu vas avoir une
vie de rêve au soleil.
- Et je serai toujours espion ?
- Franck, on ne fait pas tout ça seulement pour tes beaux yeux. Tu peux
démissionner. Mais nous serions très déçus.
- De toute façon, Véra n’a plus d’intérêt militaire.
- Véra a un intérêt stratégique, à cause de la situation de son père dans
la World Company.
- Vous ne nous lâcherez jamais ?
- C’est pire que ça. Si tu veux vivre avec Véra, tu as besoin de nous. Ta
vie est menacée si jamais ton histoire perdure.
- C’est la meilleure !
- Crois tu que les américains, y compris son père, puissent accepter une
telle mésalliance ?
- Ce ne sera pas la première.
- Ils vont quand même te secouer pour te faire lâcher.
- Et si ma couverture est flambée ?
- Tu es cuit.
- Et si je laisse tomber tout de suite ?
- Pourquoi crois tu que tu as eu des missions éprouvantes, malgré la
valeur que tu as pour nous ? C’était pour te tester. Franck, ça ne va pas être
facile, mais maintenant, nous sommes prêts à foncer avec toi. Tu ne seras plus
exposé pour rien. Tu n’es pas interchangeable. Si tu acceptes, tu vas donc être
comme un coq en pâte en Guadeloupe. On va te former pour diriger une équipe. Tu
vas suivre des cours de gestion. Officiellement, tu vas faire les progrès
nécessaires pour mériter ta dulcinée. Tu vas devenir un cadre plein d’avenir.
Ton « adjoint » sera en fait ton formateur. Tu vas obtenir rapidement un diplôme
d’économie…
- Donc, plus de missions tordues…
- Tu vas quand même aussi apprendre quelques techniques d’espionnage
industriel. Ca peut toujours servir…
- Et si elle me largue …
- Tu n’auras rien à te reprocher. Nous rediscuterons de ton avenir selon
tes choix. Enfin Franck, nous ne sommes pas des monstres…
- Excuse-moi, chef. Ces derniers temps ont été pénibles.
- Ce n’est que le début. Tu vas bientôt avoir charge d’âmes en plus. Et
tu verras. On ne fait pas toujours ce qu’on veut non plus. Et dis toi que tu es
un privilégié. Rappelle toi la situation d’il y a quelques années. C’est la même
dans les autres pays, sinon qu’ils ne manifestent plus, mais subissent jour
après jour.
Le cas de la France après un an de résistance est une lueur d’espoir face
à l’ordre mondial établi. Car personne n’est dupe. C’est la world company qui
dirige la destinée des sept milliards d’êtres humains. Et pour 95%, c’est le
servage qui les attend. Il n’y a plus de taxes, ni d’impôts. Il y a juste un
salaire de base qui au mieux peut être doublé en fonction de la profession. Par
contre, le temps de travail est passé à 50 heures. Quelqu’un qui travaille se
fatigue. Le soir, il ne réfléchit pas et avale tout ce que raconte sa télé. La
production de richesses a cessé. Ce que notre système rationalise pour que nous
puissions moins travailler et nous épanouir, le leur le quantifie pour que le
système dure et donne à une caste les moyens de son faste. Les buts de la
récupération des matériaux, de la lutte contre la pollution et de la
collectivisation des moyens ne sont pas les mêmes. Notre système rend la
propriété individuelle futile mais chacun peut bénéficier d’un certain luxe au
mérite ou par droit. Le leur la rend inaccessible au commun des mortels, et le
luxe est réservé à la classe supérieure. Les autres n’ont droits qu’aux
divertissements virtuels et abêtissants tandis que les conditions de vie et de
confort sont volontairement insuffisantes. Elles justifient que la population
travaille pour pouvoir les améliorer dans l’avenir. Et puis, c’est pour que le
monde entier puisse ne pas subir le chômage, être compétitif, ne pas manquer de
pétrole. En attendant, les gens s’endettent et un jour perdent leurs biens
acquis antérieurement au profit de cette caste.
- Vous êtes sûr de ça ?
- Tu ne te souviens pas d’avant 2011 ? Le mouvement mondial a continué
lui. Ils ont maté les manifestations, confisqué la Démocratie, aujourd’hui
triomphante dans toute son imposture car elle est noyautée par cette caste. Les
gens s’enferment, se méfient de leurs voisins, parfois même s’entretuent. Ils ne
peuvent lutter contre les forces de l’ordre, mais ils sont armés. C’est leur
droit. Seulement, fliqués au maximum, ils ne peuvent les tourner que contre
eux-mêmes.
- Pas de révolution possible ?
- Pas tous seuls. A part dans les églises, le droit de réunion est limité
à vingt personnes. Et les traîtres sont bien rétribués. Il ne reste que le Net.
Mais ils ne peuvent répondre à nos appels, par peur d’être fichés puis
arbitrairement condamnés au bagne. Travail 6 jours sur 7 en deux périodes de 5
h, toute l’année, sans paye. La France représente un espoir. Tu en fais
partie.
- Vous n’êtiez pas sergent recruteur dans une autre vie ?
- La seule chose que je peux encore attendre de cette vie, c’est le
plaisir d’être actif pour que personne ne souffre dans sa chair, comme tous les
jours j’endure, à cause de salopards va-t-en-guerre pour leur profit. Et
aujourd’hui, ce n’est pas la guerre qui rapporte puisque il n’y a plus de
marchés à conquérir et de concurrents à abattre. C’est l’exploitation de la
population. Et ce sont les mêmes qui poussaient dans la bataille hier qui tirent
les ficelles aujourd’hui.
- Désolé Chef.
- Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler comme ça.
- D’accord. Je suis votre homme.
- Je le sais Franck. Tu as du cœur. Ne t’inquiète pas. Même quand tu
seras là-bas, j’aurai un œil sur toi, bien que je ne serai plus ton mentor. Tu
vas avoir un type moins accès sur les choses élémentaires. Il va falloir te
prendre en main pour beaucoup de choses. Ta conscience altruiste te sera utile.
J’ai un « nouveau » à m’occuper. Aujourd’hui, prépare tes affaires et ton petit
numéro pour Véra. A plus tard Franck.
-
A bientôt
chef. »

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