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04 / 07 / 2006,
19:22
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Février 2016 Un nouveau roman sur le supra-net sème la confusion dans
l’esprit patriote des français, encore sous occupation américaine. « Le cercle
sombre », œuvre présentée comme une fiction, s’appuie sur la réalité du système
politique clandestin français pour « inventer » le complot sinistre d’une
organisation sectaire.
Plus grave, il montre du doigt certaines faiblesses, anticipe sur le
retour de la cupidité des professionnels de la politique et imagine certaines
dérives, dont les prémices seraient déjà perceptibles.
Dans le livre, les dirigeants de ce cercle seraient prêts à pactiser avec
l’ennemi pour en tirer un bénéfice personnel. C’est pour cela que la riposte
française à la présence américaine n’est pas déclenchée, alors qu’elle
entraînerait leur défaite.
En moins d’une heure, le livre peut
être retiré de la circulation ou bien réécrit et amputé de certaines
parties. Un cercle a été créé pour l’occasion. Le texte incriminé a été soumis à
l’ensemble des membres de la vidéo conférence. Un logiciel de reconnaissance de
la voix transpose en texte au fur et à mesure les interventions sonores et les
personnes connectées sur le supra-net peuvent suivre les débats et répondre au
sondage. Celles ci sont censées avoir lu le livre et peuvent en direct répondre
par oui ou par non aux questions soulevées par les membres du cercle. L’avis du
« public » peut ainsi être pris en compte par les intervenants du cercle. Mais
il arrive que les décisions prises aillent à l’inverse des premiers sondages. En
effet, lorsque une réponse ne leur semble pas viable, les intervenants du cercle
argumentent et reposent la question…
Le cercle est composé de deux écrivains de l’Académie Française, d’un
ministre délégué à la culture, d’un politologue du CNRS, d’un statisticien en
relation avec son service, de deux militaires de l’état-major des forces armées,
d’un agent de sécurité du territoire, d’un politicien pour chacun des trois
partis les plus importants, de trois citoyens volontaires choisis parmi les
premiers connectés, de l’homme à la sucette avec une fonction non définie et de
l’auteur. Le public compte pour une voix. On obtient un nombre premier supérieur
ou égal à sept. Le cercle de décision est validé. Le président sera le ministre
délégué à la culture.
L’auteur prend la parole. Son œuvre est une œuvre de fiction. La secte de
type maçonnique n’existe que dans son imagination. Le recours à l’actualité est
voulu pour donner des accents de réalisme dans le nouvel espace littéraire que
permet la nouvelle culture française. Même si son roman est très critique sur
certaines décisions prises par des cercles de compétence, il n’en est pas moins
pour ce système. Pour terminer, il remercie ses lecteurs et se félicite de
l’impact de son œuvre.
L’agent de sécurité du territoire demande le huis clos. Il voudrait
supprimer l’accès du public à ce qu’il considère comme des informations vitales
autours du moral des français. Le compte est fait. Les 3 citoyens volontaires
moins la voix du public. On retombe à 13. Il n’est pas superstitieux. Le cercle
serait valide. Les deux militaires le soutiennent du regard. Un premier vote est
effectué. 5 pour, 12 contre. Le débat reste public.
Un premier écrivain prend la parole. Il modère tout d’abord la valeur de
l’œuvre, écrite à la va-vite, ne respectant pas les règles classiques d’un roman
équilibré. Selon lui, il faudrait aussi réécrire la scène de sexe pour qu’elle
se passe plus en milieu de roman qu’au début, ce qui différencierait déjà un peu
ce roman d’un quelconque « bouquin de gare ».
L’homme à la sucette se dit qu’effectivement la réforme des institutions
comporte encore quelques faiblesses et qu’il reste encore des archaïsmes à
gérer. L’Académie Française en est un bon exemple. Nommer des « immortels » à
vie n’est pas spécialement un facteur d’évolution viable, surtout qu’ils
occupent la fonction tardivement dans leur carrière. Et manifestement, il faudra
quelques décennies pour que cet esprit brillant il y a encore quelques années
puisse à nouveau rayonner comme alors, enfin débarrassé des scories de la
vieillesse qui lui ont quand même fait perdre le contact de la réalité du commun
des mortels. Dommage que le livre n’en parle pas. Il faut dire que l’auteur,
très ambitieux, affectionnerait peut-être un jour un siège au sein de cette
docte assemblée. Puisant dans ses souvenirs de lecture, l’homme à la sucette
sourit malgré la gravité de la situation. Il retrouve les mots « nouveaux » d’un
certain commissaire, dont le créateur refusait de son vivant de faire partie de
l’Académie qui « épingle » les mots dans un gros livre en leur ôtant toute
vie.
Le politologue reconnaît quelques défauts, comme la désignation des
membres de cercle qui parfois se fait sur l’initiative d’un seul homme pas
toujours défini. Remettre cette charge à un président serait aussi museler
l’initiative. Le débat public par contre s’impose toujours, surtout que
l’audience est bien plus élevée qu’autrefois grâce aux infos « éducation civique
». Des lois comme la DADvSI en 2006 ne pourraient plus passer inaperçues du
grand public. L’accusation d’une possible confiscation du système par une entité
sectaire ou un seul parti politique est aujourd’hui impossible, car les cercles
changent souvent et le programme de l’instruction d’état nécessaire pour en
faire partie est discuté en public. Enfin, les horaires de vote sont définis à
l’avance afin de permettre la plus grande participation possible.
Le militaire le plus gradé (avec pleins d’étoiles sur son béret) prend la
parole. Selon lui, une fois que la composition d’un cercle est terminée, il y a
mise en comparaison des dossiers sur le parcours éducatif et professionnel des
intervenants. Il ne peut y avoir de
copinage excessif.
Un citoyen demande alors pourquoi chaque individu est si lourdement fiché
par le système informatique d’état et si une tyrannie pourrait opprimer ses
concitoyens avec ces données.
C’est le statisticien qui répond.
« Pendant des années, nous avons pensé que la dispersion des données
d’une personne sur des bases différentes limitées au strict usage nécessaire par
l’organisme de gestion concerné était un moyen de préservation contre la
tyrannie. En fait, c’était la porte ouverte à des abus non constatés car
disséminés un peu partout. Il y avait aussi redondances d’information d’où perte
de temps et risques d’erreurs. De nombreux courriers papiers donnaient lieu à
des corrections aléatoires et finalement, la méthode empirique profitait au
désordre. Les données conservées sur des serveurs supra net sont accessibles par
l’intermédiaire de masques de saisie ou de lecture avec identification et
traçage de l’information. Ces masques sont vérifiés et validés avant chaque mise
en service. Il est impossible d’utiliser des requêtes non autorisées sur les
bases. Si il faut créer des champs de données spécifiques, ce sont les
informaticiens d’états qui s’en chargent. La vitesse des échanges sur le supra
net permet au organisme de n’utiliser que des navigateurs pour traiter les bases
de données. La maintenance du système est effectuée par des hommes de confiance
dont la probité et les euros comptes sont vérifiés périodiquement. Les données
de chacun sont donc bien protégées et les fonctionnaires autorisés ne peuvent
consulter que la part qui leur revient. La police et l’intérieur peuvent
utiliser l’ensemble des données pour faire un recoupement, mais cette fois ce
sont les hommes de direction et les fonctionnaires responsables qui sont
sur-contrôlés. Dans les équipes, il faut toujours un pourcentage minimal de
personnels de chaque parti déclarés supérieurs à 10 % du vote de la dernière
consultation nationale. Aux citoyens ensuite de s’exprimer et de donner sa voix
à tel ou tel parti. Mais un parti ne peut seul utiliser ces données contre la
population. Pour terminer, chaque champ de donnée a fait l’objet d’une étude,
d’une demande, d’une vérification de pertinence, et d’un vote durant la tenue
d’un cercle spécialisé… »
Un passage du « Cercle sombre » retient l’attention d’un politicien.
C’est celui qui suppose la trahison de trois membres du premier cercle, ainsi
que la menace pesant sur deux de ces membres. Ainsi, une fraction de cette
importance peut influencer le vote de la légalisation de l’emploi des drogues
douces dans la quête de la vérité et de la foi. Il y a là suspicion éhontée sur
des citoyens au dessus de tout soupçon et aisément identifiables.
C’est cette fois le politologue qui répond.
« Ce ne serait pas la première fois que dans une œuvre de fiction, les
personnages aient de hautes fonctions, voire la plus haute fonction. Nous sommes
au début d’un nouveau système politique et social. Il est normal que le premier
mandaté soit aussi « suspecté » qu’un ancien président pour rendre la fiction
compatible avec la réalité. Néanmoins, la subornation de cinq membres du premier
cercle ne peut permettre de grosses réformes. Le vote public sera toujours
utilisé. Le renversement du premier cercle de l’exécutif par le cercle de
mécontents notoires est de plus toujours possible et les lois des trois derniers
mois sont réexaminées dans ces cas là. N’oublions pas aussi l’obligation de
vulgarisation des textes qui en permet la lecture par le citoyen lamda.
»
Le délégué à la Culture, président de séance prend alors la
parole.
« Ce passage sera donc épargné ainsi que celui ayant attrait à…, horreur,
ma propre fonction. Vouloir m’ériger ainsi comme un infâme censeur … comme au
plus mauvais temps de la mise en place de lois censées protéger la culture du
piratage numérique. Je devrai en être vexé et non, mon cher auteur, aujourd’hui,
comme demain j’espère, Culture ne rimera pas avec censure puis déconfiture… »
« Monsieur le Président, plaide alors le second militaire, ce livre
s’attaque à la légitimité de notre constitution, de nos infrastructures… Il s’en
prend à notre politique de défense, à la conduite des opérations et enfin à
notre compétence à traiter le conflit en cours. Les citoyens font de gros
efforts pour supporter 150 000 soudards sur leur territoire. Nous même aimerions
les balayer d’un revers de la main, mais nous savons combien leur contre-attaque
nous coûterait en vies humaines et cette fois en civilisation perdue. Ce livre
est un danger, car il prétendrait utiliser l’orgueil national pour nous lancer
dans une guerre plus classique et oh combien hasardeuse… »
- C’est votre opinion. Mais est-ce celle des citoyens ? Cette fois, nous
posons bien la question « Après lecture du ‘cercle sombre’, pensez vous qu’il
faille écraser les américains tout de suite dans leurs cantonnements. Dix
minutes de réflexion. Nous relèverons ensuite les compteurs favorables,
défavorables, ne savent pas, s’en moquent, proposent une autre solution.
»
Dix minutes plus tard
« Une nouvelle question sondage. ‘Après lecture du ‘cercle sombre’,
pensez vous que nos institutions soient en danger, qu’elles doivent évoluer,
qu’il faille les abandonner, ne savent pas, s’en moquent , proposent une autre
solution» Attention, cette inspiration doit être une conséquence de la lecture
de ce roman, pas être un avis précédent… »
Encore dix minutes plus tard.
« A la lecture des résultats, nous pouvons constater que le livre pose
problème à 30 % des personnes interrogées qui ont répondu. C’est un résultat qui
effectivement impose de prendre certaines mesures »
L’homme à la sucette demande la parole et l’obtient.
« Bonjour Messieurs. Comme vous pouvez le constater, mon visage est
brouillé et ma fonction dans ce cercle comme au delà n’est pas indiquée. Je peux
vous dire sans devoir vous faire assassiner ensuite que mon travail est très lié
avec la présence des américains chez nous.
J’ai lu ce roman avec attention. Comme le faisait remarquer monsieur
l’académicien, ce n’est pas un chef d’œuvre littéraire. Mais ce livre a un très
grand mérite selon moi et fera date historiquement. Il est le premier du
genre.
Il accuse notre système de trahison. Il « démonte » le mécanisme des
cercles de compétences pour mieux y placer le grain de sable ou la bombe. Il
provoque sciemment l’autoritarisme présumé de notre société numérique. Ne lui
donnons pas cette censure si ardemment recherchée. Donnons lui les arguments
cités pour sa défense afin de se préserver d’un jugement qui le ferait s’élever
au rang de martyr de la littérature et de la liberté.
Et puis, à part des raisons de sensationnalisme, l’auteur peut-être
réellement de bonne foi. Certaines remarques sont d’ailleurs pertinentes et je
pense que la lecture de ce roman par le plus grand nombre peut nous aider à
valider des solutions pour faire face à certaines faiblesses.
Nous sommes en guerre. Faisons preuve d’intelligence. Après une petite
préface de notre cercle indiquant que nous avons lu ce livre, qu’il a été
qualifié de roman remue-méninges, et que nous l’acceptons tel quel comme
délassement culturel avec des remarques pertinentes.
A la fin du livre, répétons notre message justifiant notre politique vis
à vis de l’envahisseur et mettons en avant les éléments non développés par
l’auteur, éléments dont l’absence peut permettre un avis erroné.
Et proposons le même vote que précédemment avec les auditeurs
d’aujourd’hui. Nous pourrons ainsi être en phase avec notre population, garder
sa confiance dont nous avons besoin pour pouvoir sereinement agir pour le bien
de tous.
Nous ne devons pas museler l’opposition, mais en tenir compte pour ne pas
qu’elle nous gêne comme pour ne pas nous tromper. Et rappeler que nous ne sommes
pas au pouvoir pour nous en conserver la jouissance personnelle, mais pour le
conserver pour tous dans toute son efficacité, sa justice et sa
clairvoyance.
Ce que je dis est un peu pompeux et maladroit, mais si le fond vous
convient, faisons confiance à notre délégué à la culture, aux académiciens et
même à l’auteur pour apporter tout le soin nécessaire à sa rédaction.
»
La tenue du cercle fut donc reportée au lendemain avec proposition d’une
préface et d’une postface. L’auteur aurait voulu « adoucir » certains traits
grossiers de sa caricature, mais il ne fut autorisé qu’à les critiquer lui même
en fin de livre. En effet, même si il restait maître de son texte, comme c’était
son droit le plus absolu, compte tenu du fait qu’il avait été publié une fois
tel qu’il l’avait voulu , sa modification ayant pu être considérée comme un acte
de censure contredisant la préface, Il fut obligé de s’abstenir de le modifier
pour une période de dix ans. Sa sanction fut donc de voir son œuvre polémique
réduite à sa valeur intrinsèque au lieu de se gonfler d’une importance
conjoncturelle et artificielle. Il aurait du y penser plus tôt et s’appliquer un
peu plus avant la diffusion.
Malheureusement, cela ne l’empêcha pas d’avoir eu raison sur certains
points… ce que la suite des évènements prouva mais c’est déjà une autre
histoire.
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