La Boite de Nuit : acte 2  
 
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07 / 07 / 2006, 21:52

La Boite de Nuit : acte 2

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« Et maintenant, découvrons le deuxième candidat. Pierre, 26 ans, styliste. Pierre mène la danse depuis 12 ans, date de sa première boum. En plus du hip hop, il pratique aussi les danses anc.. classiques. Pierre est un excellent cavalier pour les valses les tangos et les slows les plus langoureux. »

 

Pierre s’avance vers l’animateur. Pantalon moulant, chemise blanche ouverte très prés du corps, cheveux très courts avec banane sur le devant, large sourire éclatant, une vraie tête à claques pour homo sapiens brut de fonderie .

 

Des hurlements de fillettes en chaleur frénétiques saluent son arrivée. Manifestement il est très content de lui et il commence à vouloir plaire à tout le monde. Une vraie tête de vainqueur »

 

Cette émission débile que regarde ses gosses et sa femme commence à sérieusement agacer Gérard. Il la suit lui-même de loin car le son est fort et son écran plasma HD de 1,20 m de diagonale lui permet de ne rien rater à 6 m.

 

Installé sur son ordinateur, il trolle avec délectation les sites de petits cocos sur le Net. Surtout ceux qui veulent plus de libertés sur le Net. Le Net est libre. On peut y faire ce qu’on veut. Il y a pléthore de sites d’extrême droite avec des menus carrément nazis. Il y a des sites pédophiles. Il y a des sites de « petits révolutionnaires marxistes ». des sites de terroristes arabes, des sites pour chaque religion, des sites de secte…

 

Lui, il a son petit forum de copains. Le site réellement actif change de nom tous les trois mois. Les sites périmés sont artificiellement mis à jour avec des banalités, sauf un topic qui permet d’envoyer un message d’alerte ou les références d’un nouveau site durant un temps très court.

 

Son boulot à lui, sur le net, c’est le trollage de base, même si il s’amuse à promener ceux qui voudraient lui expliquer que le racisme, c’est pas bien, que le capitalisme sauvage appauvrit 99% de la population, que la violence ne résout rien, que les arabes sont gentils…

 

Il les titille en les traitant de voleurs d’artistes, d’ignares en politique, de sectaires… Il fait l’innocent, le paria, la victime… Tous ne se laissent pas prendre, mais ceux qui le rabrouent vertement font en fait douter les non-averti, ce qui le sert.

 

Cette émission est enregistrée pas très loin. Le 3° candidat est un bicot. Hasard, il s’appelle Zinedine. Rachid, Mohamed ou mouloud, ça fait mauvais genre à la télé. Mais Zinedine, c’est un prénom accepté par tous. Il voit le rassemblement qui se crée à l’extérieur de la boite de nuit. Et si lui et ses potes allaient y faire un petit tour ? Histoire de cogner sur du petit con, du PD, de l’ étudiant ou de l’arabe…

 

Sur le site des petits cocos, ça critique bien l’émission aussi. Ils disent ne pas la regarder, se baser sur les bandes annonces et sur le contenu des médias, mais certains doivent suivre en direct. Pour une fois, il serait bien d’accord avec eux. C’est vraiment de la m..de. (ndla : en intégralité dans la tétête du gégé). D’ailleurs, pour mieux les faire ch…r(ndla :idem), il lit ce qu’ils racontent. Y’a des trucs pas si cons. Mais surtout, il a remarqué une chose. Leurs adversaires « artistes » « producteurs » « animateurs » responsables SACEM, RIAA et caetera ont souvent des noms youpins. Dans les génériques de films ou de série, c’est pareil. Et dans les films, il y a pleins de filles qui s‘appellent Sarah. La plus célèbre d’entre elle . «Sarah o’ Connors » bien sûr. Le furher avait raison. C’est une engeance mondiale. Ils sont partout. Ils ont le pognon, les médias, le pouvoir même. Ils se pavanent à la télé, ils tiennent les casinos. Ils écrasent les vrais hommes. Ils écrasent aussi les arabes, mais pour cela, il ne leur en veut pas. Dans son petit esprit, le sapeur (de morale toujours bien habillé par les forumeurs) chevalier blanc Gérard voit des youpins partout. Y’a même des juifs qu’on changé de nom pour avoir l’air français, américains, italiens …russes même. Heureusement, il y a lui, et ses potes, et les autres vrais hommes pour défendre la pureté de la race humaine face aux rats. Il faut faire la purification avant de risquer se faire bouffer par les noirs puis les chinois, communistes en plus. Eux, ils cumulent les tares.

 

Mais Gérard vivant, ça n’arrivera pas. En attendant, il taquine les petits cocos.

 

« Alors, t’es un puceau qui n’ose pas aller mater le cul des jeunes cochonnes de la Boite de Nuit. Vous êtes tous des obsédés hippocrites (ndla « oui, c’est un mot compliqué pour Gérard »)

 

La quatrième candidate est bien mignonne. Elle est un peu timide et parle peu. Elle plait à Damien qui vient de se faire traiter d’obsédé par Gérard. Son pseudo, c’est « Tocsin », histoire d’appeler ses camarades à l’action . Elle s’appelle « Sonja » avec un « j » croit-utile de préciser l’aboyeur.

 

Elle se déhanche bien. Un petit fessier sympathique sous sa courte jupe. Un tee-shirt mignon qui s’arrête avant le nombril… Et … comment a t-elle fait pour avoir celui ci bronzé un 1 juin ?

 

Elle est blonde aux yeux verts. Ses petits seins damneraient bien un troisième homonyme. Elle a une taille de guêpe , des jambes longues et de fines chevilles. Bon, Damien est sûr qu’elle a aussi bien d’autres qualités… moins évidentes dans le contexte actuel.

 

Il suit l’émission en ligne dans son deuxième écran. C’est vrai que les commentaires sont nuls, mais la musique est sympa et c’est un peu la « boite » dans sa chambre tandis qu’il communique avec des amis plus calmes et plus réfléchis.

 

Néanmoins, Damien est un adolescent assez introverti. Frêle physiquement depuis son plus jeune âge par rapport à ses camarades, il n’a jamais osé se lancer sur un terrain de foot ou de volley et le fossé a continué à se creuser. Plongé dans les livres ou rivé à son ordinateur, il n’a pas non plus cherché à pratiquer des sports individuels tels que l’athlétisme, les arts martiaux ou la natation qui auraient permis un progrès.

 

Damien pourtant n’est pas spécialement petit. Mais il lui manque un peu de viande sur les os, et surtout, il ne tient pas très droit. Il en est complexé mais ne fait rien pour corriger et sa position sur sa chaise face à son écran n’arrange rien à son état.

 

Alors, Sonja est un rêve pour un garçon comme lui. Les filles jusqu’à maintenant l’ont laissé de marbre. Cette sensation est nouvelle pour lui.

 

Le cinquième candidat est antillais. L’animateur insiste sur son coté noir africain. Joseph rappelle que la Martinique n’appartient pas au même continent, mais c’est peine perdue. Rompu au zouk, il excelle en fait dans toutes les chorégraphies alambiquées avec la légèreté d’un sportif qui s’amuse. Il est du quartier de Jasmine, et la bande ce soir regarde la télé sur grand écran à la MJC, plutôt délabrée mais dans une saine ambiance. Les animateurs se sont surpassés et certains motivés leur ont donné un coup de main.

 

Il y a bien quelques pêtards qui circulent mais tous ont promis qu’il n’y aurait rien d’autre ce soir et qu’en cas d’arrivée de la police, personne n’aurait à craindre quoi que ce soit. En effet, trois mois auparavant, un mouvement de panique avait fait un blessé grave par piétinement, une vingtaine de visites aux urgences et une cinquantaine d’ecchymosés divers. Tout çà à cause d’un lacrymo lâché par un jeune qui avait fait croire à une charge policière alors que les agents n’étaient que trois en patrouille.

 

Le sixième candidat est un râveur. Habitué du monde de la nuit, fils de notable, il passe des nuits d’enfer et coule des jours paisibles. Il se fait huer par toute la salle. Leur champion gagnera. Et pourtant, à ce stade de l’émission, personne ne sait sur quoi va porter la compétition. Danse, chanson, DJ, people … que vont faire les candidats pour marquer des points ?

 

Entre chaque candidat, il y a systématiquement des pubs. L’émission a commencé à 21 h et doit se terminer à 23 h 30. Il est 22h 15. Manifestement, toute la soirée va servir à présenter des candidats.

 

Dehors, la cohue s’organise. Seule 200 personnes sont autorisées à patienter pour entrer. Les parkings immédiats sont évacués. Un lycée voisin, devant servir pour les épreuves du bac, (mais les candidats seront répartis ultérieurement sur d’autres centres d’examen) est ouvert à l’accueil des fêtards. Un camion de sonorisation de la chaîne de télé a installé l’acoustique nécessaire et trois grands écrans retransmettent l’émission, avec les trois plans différents, comme sur les canaux payants. On découvre donc les plans sulfureux de la « Boite de Nuit ».

Et une demi-heure plus tard, les premiers plans de cette extension, apparaissent sur les écrans. Les applaudissements et les hurlements parviennent pendant quelques minutes à couvrir la musique.

 

La septième candidate est une brune gothique. Piercing, tatouages, maquillage, fringues, coupe de cheveux, bas, bottes… toute la panoplie pour le meilleur du style. Derrière ses longs cils, des yeux intensément pénétrants et sur son visage blafard, entre deux lèvres rouge sombre un sourire mi-carnassier, mi coquin… tout cela fait délicieusement frémir et révèle des idées insoupçonnées chez les spectateurs, et même certaines spectatrices …

 

C’est une fleur du bitume elle aussi, qui vient de Lyon. Sa voix est un souffle un peu rauque et ses phrases sont concises, mais non dénuées de sens. Elle est telle une sombre déesse des temps antiques, qu’on aurait réveillé d’un sommeil séculaire pour une raison primaire, mais qui attend son heure pour prélever son tribut aux dépends des inconscients. Son charme glacé agit et torture déjà beaucoup d’âmes sensibles…

 

Un vieux punk de cinquante balais sent revenir une sensation depuis longtemps émoussée par l’abus d’alcool et de drogue encore plus que par l’âge. Avec ses cheveux gris longs, son visage émacié, son nez d’aigle et ses dents pourries, il pense qu’elle est faite pour lui . Il va s’habiller en conséquence et tenter sa chance, les jours prochains, à la « Boite de Nuit ». En attendant, il s’octroie une nouvelle canette de bière qui gonfle un peu plus son ventre proéminent.

 

La coupure pub s’allonge encore. Dans la boite, il n’y a plus un poil de sec. Les consommations deviennent payantes et l’argent coule à flot. L’ambiance est chaude, humide, quasi irrespirable. Pourtant les ventilateurs sont à fond, comme les hauts parleurs. Les danseurs commencent à avoir des regards vides et à danser comme des marionnettes endiablées. Certains habitués se déchaînent et font des exercices de style, espérant capter l’attention des multiples objectifs.

 

Dans les alcôves du deuxième étage, des soupirs langoureux , parfois des cris mal étouffés, commencent à se faire entendre dans une pseudo indifférence.

 

Le huitième candidat n’apparaît pas au mieux de l’élégance. Il a laissé tombé la veste, desserré la cravate et sa chemise blanche a des auréoles douteuses. Ses cheveux blonds sont collés par la transpiration. Il se prénomme Greg et il rit tout le temps. Les filles autour de la piste hurlent son nom, lui envoient des baisers, sont prêtes à se jeter sur lui dés qu’il va quitter le plateau . C’est de la folie . Les deux animateurs ne parviennent plus à en placer une et Greg repart. Le téléspectateur attendra la suite pour mieux le connaître.

 

Avant la pub, on lance le premier jeu SMS avec la question « De quelle ville est originaire Sonja » . On propose trois solutions pour que ceux qui ne savent pas donnent trois coups de fils pour garder leurs chance de gagner un magnifique écran HDCP à la nouvelle norme divz4. Dans la salle de la boite de Nuit, comme devant les écrans géants, sans arrêter de danser, les participants tirent leurs portable de leur poche pour appeler le standard, vite saturé.

 

L’écran aurait amorti plus de cent fois dans le quart d’heure suivant si il avait été acquis à son prix d’achat sur le net. Et la production en a reçu gratuitement 50, sortis d’usine, pour en faire la promo. Les affaires vont de moins en moins bien pour ce genre de produit de luxe. Le fabricant espère en placer 5000 grâce à l’émission. Il a aussi du en fournir 200, d’un modèle plus petit, pour servir de cadeau aux VIP.

 

Marcel regarde amusé arriver la neuvième candidate. Une petite boulotte brune, avec les cheveux courts et une jupe encore plus courte qui lui donne un air extrêmement vulgaire. Son élocution phocéenne achève d’enterrer le personnage. Pourtant elle a l’air bien sympa et pleure de joie d’avoir été sélectionnée. Elle envoie le bonjour à tous ses amis sur le vieux port. Elle est sifflée par les potiches qui sont parvenues à rester au devant du plateau. Les deux animateurs ont du mal à rester sérieux. La déception couvre de son aile sombre le visage ingrat de la pauvre fille. Elle baisse le menton tandis que les paupières se ferment et nettoient ses premières larmes de honte et de tristesse. Elle renifle bruyamment, puis les yeux rougis mais le regard à nouveau fier et teigneux, elle redresse ses 150 centimètres au maximum et adresse un doigt d’honneur vengeur aux caméras avant de repartir crânement danser au premier rang. Les applaudissements qui suivent lui donne d’emblée une longueur d’avance sur ses concurrents.

 

Pendant la coupure pub, les deux animateurs ont l’oreillette qui chauffe et qui leur laboure le tympan. Leur mine déconfite et grimacière en dit long sur le contenu du monologue de leur patron. Eve correspond à un marché. Elle n’est pas là par hasard. Si elle quitte l’émission ce soir, il y aura des comptes à rendre. Ils ont intérêt à rattraper leur bourde.

 

Une ville, déjà, se mobilise autour de la candidate. Un homme politique récupère l’aubaine. Demain, Eve aura sa photo à tous les coins de rue. Son service de relation publique s’y attèle immédiatement. La une de deux journaux locaux en est chamboulée.

 

Mais le temps presse. Déjà on présente le dixième candidat. Marcel boit l’émission comme du petit lait. Et pourtant, il en a gros sur la patate. Il a été refoulé du casting. Et pourtant, il aurait pu être mieux que ce type, tout à fait commun, qui sourit comme un imbécile. Lui aussi il aurait pu avoir un tatouage sur le bras si c’était vraiment indispensable. Lui était vraiment capable d’être un bon candidat, de mettre l’ambiance, d’intéresser un public.

C’est clair. Si ce n’était pas tous des pourris à la télé, si ils ne prenaient pas que ceux qui couchent ou que les fils de ceux qui ont couché, il aurait eu sa chance, lui.

Car il sait jouer la comédie, chanter, amuser. Il présenterait aussi l’émission mieux que ça.

Mais c’est toujours les mêmes qui s’incrustent.

 

Alors Marcel sort le pistolet automatique qu’il a acheté cet après-midi. Il est déchargé, mais il commence à trouver amusant de viser les animateurs et les candidats, de faire « poum dans ta sale gu… » etc…

 

Marcel reprend du whisky, allongé au cola. Il fixe l’animateur dans les yeux. «Oui, moi, je vais te la mettre l’ambiance… »

 

 

A SUIVRE

 

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