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C’était par une chaude journée de mai. J’étais
dans la Brasserie des « Deux Amis » à Montargis, au comptoir, avec un
sandwich et une bière, durant ma pause prandiale, quand je le vis
entrer.
Mon dieu. La vie n’avait pas du être facile pour lui. Il paraissait au
bout du rouleau. Son costume était sale et déchiré. Sa chemise avait jauni et il
ne portait pas de cravate. Ses souliers étaient usés, mais aussi sur la pointe,
comme si il avait couru avec.
Il s’approcha du comptoir et la première réaction du patron a été de
vouloir le virer.
« J’ai de quoi payer » dit-il tout
de suite, l’air vexé. Ce à quoi le chien derrière le bar répondit par un
grognement de mauvais augure. « Et retenez votre chien. Son air ne me dit
rien qui vaille ».
C’était bien lui. Il n’aimait pas les chiens, et ceux-ci le lui rendait
bien. Je ne l’avais jamais vu en battre un. Mais il avait été mordu plusieurs
fois, sans raison apparente, déjà tout jeune.
Quand gamins, nous passions dans une rue, tous les chiens de celle-ci se
précipitaient contre le mur, la barrière, le portail, pour lui aboyer dessus. On
aurait dit l’ennemi canin numéro un.
« Bonjour Paul » lui dis-je « Comment vont les
affaires ? »
-
Laurent . Ca fait longtemps dis
moi.
-
Presque une dizaine d’année. Que
deviens tu ?
-
Pas grand chose. Je suis passé voir mes
parents. Et je pars pour la Chine.
-
La
chine ?
-
Oui, c’est encore le seul pays qui ne
soit pas colonisé par les chiens.
-
Il faut dire que les chinois ne
changent pas facilement d’habitudes alimentaires. Ils doivent le
sentir…
-
Ils le savent
bien.
-
Quand même, ce n’est pas un peu
extrême ?
-
Tu ne crois pas que c’est plutôt la
situation ici qui l’est ?
-
Que veut tu
dire ?
-
Les chiens ont pris le
pouvoir »
Je m’esclaffai. Paul avait perdu la tête. Il était dans un état fébrile
et son regard croisait celui du berger allemand derrière le comptoir, comme si
il le jaugeait.
« J’ai un pistolet dans la poche. Si il bondit, je lui éclate la
gueule »
-
Soit raisonnable Paul, tu ne peu pas
faire ça.
-
Oh que si, et il le
sait.
-
Socrate est un chien gentil qui ne
ferait pas de mal à une mouche.
-
Mais qui est prêt à mordre, regarde le
bien »
Effectivement, le chien était droit sur ses pattes, et si il ne grondait
pas, ses babines esquissaient par moment un sinistre sourire découvrant des
crocs peu engageants. On sentait qu’il retenait son aboiement.
« Mange tranquille, je suis avec toi. Je le
surveille.
-
Merci. Mais je vois bien que tu ne me
comprends pas.
-
Je te trouve fatigué et sur les
nerfs.
-
C’est vrai. Ils me mènent une vie
impossible depuis quelque temps.
-
C’est une idée que tu te fais. En fait,
ils sentent ta peur …
-
Je n’ai plus peur d’eux. Je les combats
maintenant. Mais aujourd’hui, j’ai trop d’affaires en cours et on m’accuse de
les provoquer.
-
Des problèmes de
chiens ?
-
Toujours des morsures.
Regarde. »
Il me montra d’abord ses mollets en remontant son
pantalon jusqu’au genou. Impressionnant. Il y avait des traces de toutes
tailles. Et pareil sur les
bras.
« Je ne serai jamais père non plus. Mais j’ai réussi à me protéger
le cou et le visage jusqu’à présent grâce à ça. »
Il écarta un pan de sa veste. Il y avait un pistolet. De l’autre coté, il
avait une matraque électrique.
« Ca dépend de la taille du chien.
-
c’est
incroyable.
-
Tu trouves ? Mais il y a 25
millions de chiens en France et nous sommes leurs
esclaves.
-
Il faut toujours que tu
dramatises.
-
Ah bon ? Tu as un
chien ?
-
Oui.
-
Pourquoi ?
-
Et bien, pour avoir une compagnie, un
ami pour les enfants, une sécurité pour la maison la journée. Mais elle est
gentille.
-
C’est
quoi ?
-
Laika ? Un bâtard entre chien loup
et épagneul. En fait, on en sait rien.
-
A part qu’elle pèse au moins 40 kg et
qu’elle mange presque un kilo de viande ou de croquettes par
jour.
-
A peu prés.
-
Pourquoi tu n’as pas un caniche, un
teckel ou un yorkshire ?
-
Ca ne s’est pas trouvé
ainsi.
-
Surtout, c’est qu’il y en a de moins en
moins.
-
Il ne sont pas à la
mode.
-
Ton bâtard non
plus.
-
Oui, mais il est représentatif de
l’image qu’on se fait d’un chien aujourd’hui.
-
Exactement. Parce qu’ils vous
influencent.
-
Qui ?
-
Mais les
chiens !
-
Tu redébloques
encore.
-
Comme tout le monde, tu ne me crois
pas, et pourtant tu es quelqu’un d’intelligent.
-
Si tu le dit
-
Et bien, tu as bâti une maison pour ton
chien. Tu lui a donné son territoire. Tu le nourris et il te mène par le bout du
nez. Il te promène en laisse après que tu aies fait le chauffeur pour l’emmener
au parc. Il t’oblige à le laisser dormir dedans. Quand tu n’es pas assez rapide
pour lui donner sa bouffe, il détruit ton canapé ou tes chaussures. Et si tu as
le malheur de lever ta main sur lui, il hurle à la mort pour te faire engueuler
par ta femme ou tes gosses. Et tes voisins ont le devoir de te dénoncer à la SPC
si ton chien aboie dehors ou si ils te voient le battre
-
Laika est obéissante et bien dressée. Je n’ai jamais eu à
lever la main sur elle.
-
Dressée ? Dressée à quoi ?
Avant, un dressage, c’était apprendre au chien à se taire, à se mettre au pied,
à ne pas tirer sur la laisse, à ne pas accepter de nourriture d’un autre que de
son maître, et à lui faire confiance en passant avec ton aide sur divers
obstacles.
Aujourd’hui, on t’apprend à savoir deviner ce que
veut le chien., à le récompenser pour presque rien, à lui parler lentement
certains mots pour qu’il les comprennent, et à attaquer un autre homme,
prétendument sur ton ordre.
Mais lorsque ils passent à l’attaque, c’est de
leur propre fait et ils savent où mordre. Bref, le chien a été formé et toi, tu
as ton diplôme d’esclave de chien.
-
Tu déformes tout. Il faut comprendre le
chien pour éviter des accidents.
-
Eviter des accidents. Mais il ne faut
pas laisser un chien seul en présence d’un enfant, il faut l’attacher, en faire
le dernier de la meute, lui mettre une muselière et affirmer sa force. Sinon, il
y a accident. Il n’y en a jamais eu autant.
-
Il y a vingt cinq millions de chiens et
certains ne savent pas…
-
La faute de l’humain, bien sûr. Ce
raisonnement pouvait être valable quand des abrutis congénitaux en mal de
reconnaissance dans la société se prenaient un gros chien et en faisaient une
arme en prolongation de leur faible pénis. Ou quand une mémère passait à tous
les caprices d’un chien. Ou quand le chien était confié aux enfants qui jouaient
avec lui et que le maître était toujours absent. Le chien à un moment voulait
être le chef de bande, par la force ou l’intimidation. Mais aujourd’hui, ce
n’est pas ça. Tout le monde est « formé » à chaque changement de
chien. Les maisons sont aménagées pour les chiens. Il y a même une
« toutouporte » battante à toutes les portes d’entrée, obligatoire sur
tous les permis de construire. Il est interdit de faire de l’expérimentation
animale sur un chien. Ils ont leurs propres programmes de télévision et il est
fortement recommandé de regarder leurs programmes une heure avec
eux.
Et dans les grandes surfaces, tu fais les courses
avec ton chien puisque tu n’as pas le droit de le laisser seul à la maison, et
il y a des rayons pour eux. Tu n’as pas vu la comédie qu’ils font pour avoir la
baballe qu’ils ont vu à la télé … c’en est affligeant.
-
On a le droit de respecter et d’aimer
les animaux de compagnie.
-
Tu l’as dit. Mais tous les droits sont
spécifiquement canins. Un chat ou un hamster n’a aucun droit. Et surtout, en
guise de reconnaissance, quand il est contrarié, le chien te mord et tu as
tort.
-
Le maître a tort parce qu’il n’a pas
respecté son chien.
-
Et les inconnus aussi. Seulement
jusqu’à maintenant, le maître avait tort envers moi. Aujourd’hui, devant la
recrudescence d’accidents, tout le monde doit avoir un chien avec lui … pour les
connaître et pour le protéger contre un autre chien.
Les chiens se battent aussi entre eux et leur
humain doit être à leur image. Un humain sans chien est un ennemi, un inférieur et tous les chiens
l’attaquent.
-
Ce ne sont pas les chiens qui font les
lois.
-
Les lois sont faites au profit des
chiens. Les politiques et les chiens sont un peu associés en fait. Un homme est
tenu par son chien. Comme l’homme n’a pas de bracelet GPS, on prétend pister le
chien mais on piste l’homme. Et quand l’homme s’occupe de son chien, ou regarde
Toutou TV, il ne se demande pas où passe l’argent de ses impôts. Enfin, ce sont
des chiens qui assurent la sécurité des hommes politiques. Et c’est eu qui
n’arrête pas de résumer tous les problèmes aux problèmes de sécurité. Regarde le
là-bas. Je suis sûr qu’il nous comprend et nous
espionne »
Socrate nous fixait toujours et semblait jubiler, en vainqueur. Un moment
seulement, car il reprit vite son air farouche alors que nous nous tournions
vers lui. Est une idée ou il me regardait méchamment moi aussi ? Je sentis
un frisson me parcourir l’échine et un éclair d’avertissement dans les yeux de
Socrate. Paul avait réussi à m’inquiéter.
« Tu commences à
comprendre ?
-
Un instant. Mais non, tu blagues. Les
chiens ne sont que des animaux.
-
Exact. Seulement, à notre contact, le
déclic de leur intelligence a fonctionné. Et ce qu’un chien a compris, il a pu
l’apprendre à d’autres. Nous-mêmes, nous n’avons pas beaucoup évolué depuis
cromagnon. Mais une connaissance en amenant une autre, notre société s’est
complexifiée, ce qui nous a obligés à suivre. Idem pour le chien, qui n’a pas eu
besoin de l’acte de création. Comme nous, il est resté un animal. Mais si il n’a
pas de main, il a un esprit et peut-être d’autres sens… comme la prédiction qui lui permettrait
d’anticiper une action, d’analyser ou de tester les différents résultats d’une
décision dans un futur quasi immédiat et de ne retenir que la meilleure solution
en fonction de sa vision un peu décalée dans le futur…
-
Cette fois, tu dépasses les bornes de
la simple analyse.
-
En tout cas, les chiens nous ont
colonisés et moi, je préfère partir. Je ne pourrai vivre au contact d’un chien
de toute façon. J’embarque ce soir à Roissy. Et dans vingt quatre heure, je
mange du chien laqué.
-
Tu es fou et
cruel.
-
Résolument seul. Et menacé depuis trop
longtemps.
-
Au revoir
Paul.
-
Adieu Laurent. Sauf si tu me retrouve
là-bas. Je t’enverrai un mot dés que possible. »
Je le regardai partir, pensant le voir pour la
dernière fois. Socrate ne me quittait plus des yeux. En partant, je m’approchai
gentiment de lui et approchai la main pour le caresser. Mais il sembla refuser
la caresse en se tassant et en me regardant toujours bizarrement.
Le soir, sur Internet, j’appris la mort de Paul, dans la zone
internationale de Roissy. Un chien de douanier lui avait brutalement sauté à la
gorge. Personne n’a compris la rage de l’animal à lui déchirer le cou. Le
douanier a été licencié et l’animal va suivre une rééducation.
Triste fin pour Paul, à deux pas de la libération
de sa phobie qui lui avait gâché la vie.
Je voulu regarder Laika. Elle n’était pas là. Je la cherchai un peu dans
la maison quand je l’entendis gémir à l’extérieur. Que lui était-il
arrivé ? Je sortis dans le jardin. Elle était hors de vue. Je l’entendais
distinctement.
J’allai vers le garage. Il me sembla qu’elle était derrière, entre le mur
et la haie de laurier. Je m’engageai dans la pénombre et je vis sa forme au
milieu.
« Laika, ma jolie, qu’as tu ? »
Je m’approchai. Je vis à l’autre bout de l’allée deux silhouettes
inquiétantes. La grosse tête et les oreilles pointues d’un dogue et celle, plus fine d’un chien loup.
Avaient –ils mordu ma chienne ? Je m’avançai encore. Derrière moi, je
reconnu le berger des Pyrénnées du voisin. Ma chienne se redressa et se mis à
grogner tandis que les deux autres arrivaient. Les trois étaient face à
moi…
« Non Laika non… »

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