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Le Forum Maléfique
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Quand il entra pour la première fois dans mon cabinet, je ne savais pas
que ce patient allait bousculer toutes les règles bien établies qui régissaient
mon univers. Et pourtant, à fréquenter depuis vingt ans des gens
« instables », j’aurai pu me perdre moi aussi dans les méandres de
leurs phobies, de leurs perversions ou de leurs folies.
C’était un militaire envoyé par le service de
santé des armées. Leurs spécialistes étant aujourd’hui peu nombreux, j’étais le
psychiatre le plus proche de l’affectation du patient. Le dossier indiquait dans
un joyeux désordre «troubles du sommeil», «hypersensibilité», «paranoia»,
«dépendance à l’internet », « démangeaisons cutanées » et la
«logorrhée verbale» trahissait un début de pléonasmie aigue chez le médecin-chef
de la garnison.
J’en riais un peu d’avance. J’imaginai soit un barbouze de choc qui
aurait craqué en opération en criant «maman» sous « le feu de
l’ennemi », soit un reste de « tire au flanchisme » très répandu
durant les années où la conscription était obligatoire, et qui aujourd’hui
témoignait de la sédentarisation et de la fonctionnarisation de ces soldats sans
conflits majeurs depuis longtemps.
Autant le dire, je ne portais pas trop l’armée dans mon cœur et l’idée de
soigner un de ces débiles ne me réjouissait pas vraiment. Je l’imaginai déjà en
train de me dire « affirmatif », « reçu cinq sur cinq » et
me raconter une blague éculée bien vulgaire pour « détendre
l’atmosphère », surtout que le gars en question était sous-officier.
« Un adjudant de mes fesses » comme aurait dit Jacques
Brel.
Mais cet homme entra la tête basse, manifestement intimidé de me trouver
derrière la porte. Il s’allongea sur le divan comme il avait vu faire dans les
films et je me gardai bien de lui dire qu’il aurait pu s’y installer
normalement. Il était heureusement venu en civil, bien que cela n’évita pas,
comme je pus le constater par la suite, les traces de cirage sur les
coussins.
Après les civilités d’usage, je lui proposai tout d’abord de me dire de
quoi il lui semblait souffrir. Et le flot intarissable commença à se répandre
autours de moi. Il commença à parler lentement …Je vous livre la transcription
de l’enregistrement de la séance.
« Docteur, je vais bien, si ce n’est ces démangeaisons qui me
viennent entre les doigts et sur les pieds pour commencer. Je me suis soigné
avec des crèmes apaisantes, des crèmes anti-mycosiques. J’ai consulté un
allergologue qui déjà m’a trouvé assez à cran. Donc, j’ai pris des calmants,
j’ai fait des tests. Et puis, ma femme trouve que je ronfle très fort et j’ai
tendance à faire des apnées du sommeil. Je suis allergique à la poussière, aux
poils de chats, aux acariens. Je suis assez fatigué en journée et je ressens le
besoin de faire une sieste en début d’après-midi, ce qui est impossible. Alors,
en fin de journée, je pique du nez, je m’endors devant la télé en début de
soirée et après, impossible de m’endormir. Je tourne et retourne dans le lit.
Alors je vais sur Internet. Oui, je suis souvent allé sur des sites X mais
depuis quelque temps, je préfère fréquenter des forums. Non, pas des forums de
rencontre, des forum politiques, où il y’a de l’info compilée par des
particuliers et on donne son avis, ses théories… Et puis, j’ai toujours ces
démangeaisons qui reviennent. C’est difficile de se concentrer. Je me couche
assez tard, mais pas trop. Entre une heure et deux heures du matin. Je dors 4 à
5 h. Après, de toute façon, j’ai mal au dos alors je me réveille. J’ai le lit
tête et pieds relevables, oh oui, c’est bien, avec la literie Bultex, mais, avec
mon dos en miettes, j’ai trouvé encore mieux. J’y ai rajouté un sur-matelas à
mémoire de forme. Ainsi, on a toujours une pression adaptée sur toutes les
parties du corps. C’est plus moelleux que le Bultex, et on a l’impression de
flotter. Je porte des lunettes et j’ai un grand écran. Et j’ai l’affichage en
100 hz toujours bien réglé. Malgré tout, il m’arrive d’avoir les yeux qui
piquent, et puis une raideur dans le cou. Oui, c’est normal, je me doute. Mais
quand je me couche de moi-même, je m’endors comme une masse. Je suis fatigué au
réveil et encore plus dans la journée. Le responsable de la clinique m’a dit
qu’il fallait dormir la nuit. Oui, mais
je ne m’endors pas sinon. Je suis toujours en hyperactivité le soir. Sauf
quand je regarde la télé. Mais alors, je me réveille à deux heures du matin, et
c’est fichu ensuite pour dormir, bref, je suis encore plus fatigué le lendemain.
Et il m’arrive parfois de sentir des piqûres sous la peau, au niveau du ventre
puis partout. Comme des bulles d’acide qui crèveraient. Alors, je prends la méga
dose de polaramine , et la polaramine, ça endort. Alors, c’est vrai je tiens un
peu grâce aux nerfs. Mais je ne
suis pas plus agressif que n’importe qui. Il ne faut pas me chercher, c’est
tout. Ca se voit quand je fais la gueule. Il suffit de me laisser dans mon coin.
Le pire, c’est quand j’ai le nez comme un chou fleur, qu’il coule comme une
fontaine et que j’ai mal à la tête. Là, le téléphone m’énerve. J’ai l’impression
que c’est moi qu’on sonne.
Vous avez remarqué quand on entre dans un bureau. Si le téléphone sonne,
la discussion s’interrompt et le téléphone prend la priorité sur vous. Et vous
restez là, à combler quand le téléphone ne sonne pas. En plus, quand c’est vous
qui téléphonez, il n’y a jamais personne pour décrocher. A l’heure des
messageries sur tous les bureaux, on devrait supprimer les téléphones…J’en ai
parlé d’ailleurs avec mon capitaine qui m’avait téléphoné pour me demander de
passer dans son bureau, et qui m’a gardé trois quart d’heure debout pendant sa
conversation avec un autre au téléphone. Puis finalement il m’a demandé sur quoi
je travaillais présentement. J’ai répondu « A mon avancement c… » et
je suis sorti plutôt vexé. Mais si je lui ai démonté la tête, c’est après quand il a osé dire
au commandant que je lui manquai régulièrement de respect. Quitte à être puni,
autant que ce soit justifié. C’était sa parole contre la mienne. Après mon poing
contre sa gueule à l’avantage du premier, c’est la parole du commandant qui a
fait foi, mais je ne lui en veux pas pour autant. Mais sinon, en quinze ans de
carrière, je n’ai jamais eu de problèmes avec mes supérieurs. Et puis, à ce
moment là, je n’avais pas de démangeaisons, ni de crise d’allergie en cours. Je
ne suis pas un violent, vous savez. Sur mon site, je participe aux discussions
et je modère patiemment mes propos, même face aux trolls qui provoquent en
permanence par leurs hideuses affirmations et qui troublent les débats. J’en
modère même d’autres dont les mots peuvent avoir dépassé leur pensée en
reprenant subtilement leur raisonnement et en le stoppant dans la limite
raisonnable. Au point de vue relations avec ma femme, ça va. Je suis fidèle et
en pleine forme lorsque d’un commun accord nous décidons d’un petit peu
d’exercice. J’ai encore mes parents et je ne suis pas fâché avec mes frères et
sœurs Vous voyez, docteur, pas de quoi fouetter un chat. Je suis apte à
servir et si le médecin chef ne me l’avait pas ordonné, je ne vous aurai pas
importuné si longtemps avec toutes ses banalités. Par contre, si vous aviez un
truc pour que je puisse dormir dés minuit, et être en forme la journée, sans
crise d’allergie ou de démangeaisons, je vous en serai très
reconnaissant…
-
Je suis psychiatre, pas médecin
généraliste ou spécialiste des allergies. Si vos symptômes sont d’origine
physique, je ne peux rien pour vous. Moi, il faut que je comprenne pourquoi vous
êtes aussi dépendant au net et aussi agressif pour vous permettre de vous
reprendre en main et de faire face à des crises face à votre entourage. Je
dispose de calmants, tranquillisants, anxiolytiques entre autres dans ma
pharmacopée, mais pour guérir, il faut que je vous donne les bons conseils à
suivre après vous avoir montré votre état réel. Vous ne devez pas minimiser ou
occulter certaines gênes dans votre vie qui pourraient expliquer votre mal-être.
Vous m’avez parlé d’un site, de quoi y discutez
vous ?
-
De beaucoup de choses. Ce
sont des sujets de société, souvent liés à l’actualité, la politique, la
société, la religion, les libertés sur le Net, l’art et les droits d’auteurs… Et
puis il y a de l’humour, des coups de gueules, des
échanges…
-
Du sexe
aussi ?
-
Non, ce n’est pas l’endroit je
pense.
-
Et pourquoi autant de
temps ?
-
Nous sommes lus par de nombreux
visiteurs et jaugés parmi les participants. On fait donc attention au fond et à
la forme. Ce n’est pas un chat. Et puis, quand on donne son avis, il faut le
justifier avec des arguments non encore abordés par un autre. Il faut donc lire
tout ce qui a été écrit pour être « neuf », donc intéressant. Quand on
a participé, le post est daté, avec l’heure. Les participants vont aux sujets
qui sont « en cours » et il y a donc un mouvement perpétuel. Il faut
répondre en quelques lignes, ou préparer un sujet « inédit », avec
toujours le risque qu’il soit choisi et posé par un autre avant. Les anciens
messages disparaissent donc sous les nouveaux et pour être lu et donc
transmettre ses idées, il faut toujours lire, créer et s’inviter dans des
argumentations en ayant lu les points de vue précédents. C’est assez prenant et
excellent pour le fun. Et puis j’ai des avis parfois un peu originaux, alors
j’aime bien les placer. Enfin, il y a la guerre contre la bêtise des trolls et
celle, plus répandue, des poncifs de notre société, des mensonges qu’on veut
nous faire avaler, des manipulations parfois grossières des medias, des
politiciens, des industriels, des lobbys, des sociétés… Il y a aussi des
arnaques, des mensonges, des jugements honteux… Notre monde marche parfois sur
la tête et c’est moi qui suis chez un psy…
-
Une
guerre ?
-
De tous les instants. A chaque seconde,
nous sommes bombardés d’informations pour nous manipuler, ou du moins nous
influencer, car c’est le phénomène de masse qui est recherché. Vous savez bien
que la publicité joue sur des « ressorts » du subconscient en plus du
message avoué. Elle joue aussi sur la frustration si on n’achète pas le produit
présenté. La publicité est partout. Mais c’est à la télévision qu’elle est le
plus agressive. Et puis, il y a la grand-messe des informations qui nous
influence sur des faits réels. La personne peut avertie y croit et devient un
vecteur. Car celui qui doute peut trouver de l’assurance dans l’opinion des
autres. Mais souvent, les autres n’ont ni douté, ni réfléchi et ressortent un
raisonnement primaire sur la base du peu d’éléments ressassés un grand nombre de
fois dans la même journée par des vecteurs différents. La pluralité de la presse
s’est estompée sur l’essentiel. La concurrence ne porte plus que sur le choix
des hommes de paille qui font une certaine actualité people ou politique, mais
les conflits qui déchirent certaines populations sur le globe sont mis en scène
pour servir une vérité officielle qui nous désigne le mal, nous terrifie dans
nos chaumières, et nous rassurent tout en cadenassant nos cœurs, nos maisons et
en laissant les clés aux dirigeants. Il ne nous reste donc qu »à consommer,
au prix qu’ils veulent, des produits que nous pouvons acheter avec le fruit de
notre travail. Mais ces produits sont périssables et nous devons toujours
travailler pour les remplacer. Le gaspillage de temps, d’argent, de matières
premières profitent aux élites qui dirigent, vendent, organisent et nous
travaillons plus pour consommer de plus en plus de virtuel et du pas cher
produit industriellement. Les vêtements ne sont pas aussi résistants qu’avant,
les fruits et légumes sont gorgés d’insecticides et poussent sur le lisier de
pauvres porcs piqués aux hormones. La qualité baisse plus vite que les prix et
les marges pour les négociants (et non les petits producteurs) augmentent. Le
citoyen en général, l’automobiliste en particulier est devenu une vache à lait à
laquelle on demande en plus d’être une bête de somme. Et les gouvernements
s’attaquent aux programmes scolaires pour faire des gens compétents dans leur
futur travail, mais surtout peu curieux et pas critiques. On a supprimé les
grands auteurs classiques, les problèmes de philosophie afin que les gens soient
culturellement pauvres. Ainsi un américain obéira aux mêmes ressorts qu’un français ou un
russe. Il se passionnera pour du football ou du tennis ou du base-ball au lieu
de s’intéresser aux fondements de la société ou à la politique. Ainsi, il sera
manoeuvrable par les industriels qui veulent le faire travailler et consommer,
aux politiques qui veulent le diriger et aux religions qui se font une sacrée
concurrence…
- Vous ne pensez pas que vous êtes un peu
excessif ?
-
Vous êtes con ou quoi ? C’est
pourtant sous vos yeux. Votre voiture, qui se jette au bout de dix ans, alors
qu’elle passe la majeure partie de son temps dans un garage ou sur un parking.
Vous avez pourtant payé un an de salaire pour l’avoir, et vous dépensez en
carburant, assurance, entretien, pneus… plus d’un mois de salaire par
an.
Puis votre maison, dont les intérêts du crédit sont à peine inférieurs
chaque mois à ce que vous paieriez en location. Et pourtant, vous y êtes à peine
dix heures par jour, et vous passez vos week-end à l’entretenir alors que vous y
dormez les trois quart du temps. Tous les objets que vous pensez indispensables,
que vous n’utilisez en fait que quelques heures par an et que vous devez jeter
au moindre dysfonctionnement car la réparation coûte plus cher que l’achat,
entre le déplacement, la main d’oeuvre et le prix des pièces détachées. Et le
pire, la musique. Si vous écoutez les radios ou la télévision, vous subissez les
goûts du plus grand nombre ou les nouveautés qu’on veut vous faire acheter,
malgré leur médiocrité. Payé au smic, vous devez travailler deux heures et demi
pour vous acheter le droit d’écouter 12 titres de trois minutes trente au
maximum. Et encore, bien chanceux si les douze titres vous plaisent. Si vous
n’achetez pas les douze titres sur une galette, vous devez les télécharger sur
le net, et au détail, ils sont plus chers, farcis de DRM et à la merci du
moindre effacement accidentel alors qu’ils ont un nombre de copie sur support
numérique risqué négligeable. Et vous ne pouvez pas les transférer de
l’ordinateur vers votre chaîne hi-fi. La musique gratuite est coupée par la pub.
Vous ne pouvez pas vous reposer sans qu’on bouscule votre subconscient pour une
marque de lessive ou la dernière stupidité à la mode.
-
Je crois que vous souffrez de
surmenage, d’où une hypersensibilité aiguë qui
fausse vos appréciations. Sur votre forum, vos idées
« originales » doivent faire sourire…
-
Vous vous foutez de
moi ? »
Là, l’enregistrement de la première séance prend
fin. Il s’est jeté sur moi, m’a pris sous le col et m’a collé au mur tandis que
mon lecteur de cassette enregistreur chutait lourdement. A bout de bras de ce
colosse d’un mètre quatre vingt dix ancien parachutiste, je n’étais pas fier,
surtout que mes pointes de pied avaient quitté le sol et que ses poings serrés
m’écrasaient la glotte. Il ne me frappa pourtant pas.
Après m’avoir scruté d’un regard inquisiteur, il
se ravisa et me lâcha. Je tremblai tellement des jambes que je faillis en plus
me laisser choir car elles ne me supportaient plus. Je me retins de justesse à
un fauteuil.
« Je suis désolé de vous avoir fâché. Je vous propose une chose. Je
vais essayer d’apprendre à vous connaître en fréquentant un peu votre site, qui
croyez moi me semble intéressant. Donnez moi donc son adresse et votre pseudo,
et je pourrai ainsi juger de la qualité de vos interventions. »
Il le fit de bonne grâce. Les trois quarts d’heures étaient écoulées de
toute façon. Je prolongeai son arrêt de travail et je voulu me faire payer. Il
paru très étonné.
« Mais je suis là sur ordre. Voyez avec le médecin-chef qui m’a
fait l’ordonnance »
-
En psychanalyse, le client doit payer.
C’est indispensable à sa guérison. Il y est ainsi intimement associé. C’est pour
cela aussi que c’est si mal remboursé par la Sécurité
Sociale.
-
Et après ça, je n’aurai plus de
démangeaisons ?
-
Je vais vous prescrire de l’homéopathie
pour l’instant. Il n’est peut-être pas indispensable de passer immédiatement aux
psychotropes non ? Vous l’avez dit vous-même, vous n’êtes pas
fou.
-
En tant que docteur, vous êtes aussi
intéressé par ma guérison. Donc, je vais vous payer la partie sécurité sociale
qui me sera remboursée plus tard tout de suite, et je vous paierez le reste si
votre traitement est efficace »
Il n’était pas si fou en effet. Et je n’osai pas le contredire. Je fis
donc l’important en l’assurant d’une guérison prochaine et de ma totale confiance dans les bienfaits
de ma thérapie que j’y cru presque
moi-même et que j’acceptai son offre de « vilain » sceptique. Avais je
vraiment regagné sa confiance ? Je ne crois pas.
Lors des consultations suivantes, il continua ses
litanies décousues de ses petits maux quotidiens. Il semblait toujours à cran,
tentait de raisonner son attirance pour Internet, mais, hors ligne, il
continuait à phosphorer pour pouvoir répondre encore et toujours aux différents
posts. Il avait arrêté de faire de longues et ennuyeuses réponses de plus d’une
page word qui semblait lui attirer beaucoup de foudres d’autres internautes qui
en « quotaient » chaque ligne pour critiquer, ergoter ou contredire.
Mais le nombre de posts à suivre devenait plus important. La liste des sujets
abordés était sans fin et il commençait à avoir un avis sur tout, prêt à en
découdre à la moindre occasion.
S’étant entiché d’un forum en particulier, je
résolu de le suivre dans ses raisonnements, afin de mieux le
connaître.
Il avait un avis assez clair, mais souvent
tranché. Il pouvait être parfois tolérant, mais aussi assez basique. Néanmoins,
il abordait sans peur des sujets complexes, où sa malheureuse inexpérience
l’entraînait ensuite dans de longues suites d’échanges plus ou moins musclés avec d’autres internautes. Son
langage imagé me fit largement sourire parfois et il avait toujours « le
truc qui va bien » qui lui permettait de poursuivre selon lui une
démonstration sans faille.
Je constatai toutefois la présence de nombreux
éléments perturbateurs jetant de l’huile sur le feu et parfois des insultes
outrageantes ou des propos déplacés dans les conversations.
Certains y répondaient. D’autres les ignoraient.
Lui les affrontait systématiquement, et son langage finissait par se durcir. On
le sentait excédé alors que les autres le traitaient de crétin pour une faute
d’orthographe ou de grammaire dont il était en plus coutumier.
En tant que « spectateur » invité, je
pouvais rire de l’humour des uns, apprécier les avis où la prose de quelques
« pointures » et en règle générale identifier des
« personnages ». Derrière leurs avatars, les internautes lâchaient le
meilleur où le pire d’eux-mêmes.
Un vrai théâtre vivant. Et un vrai révélateur de
l’humain. Pour un psychiatre, ce site était une mine d’or. Je finis par
m’inscrire, et commençai moi aussi à m’exprimer.
Je constatai alors qu’il était fort tard quand je
quittai mon ordinateur pour aller dormir. Une fois, deux fois… l’habitude fut
vite prise. Néanmoins, je me limitai rapidement à une heure du matin.
En effet, la fois où j’avais
« décroché » à cinq heures du matin, quand l’autre contradicteur lui
aussi était allé se coucher, j’avais ensuite passé une journée épouvantable,
avec maux de têtes, endormissements et irritabilité. Heureusement qu’il n’était
pas venu ce jour là, il aurait pu se moquer de moi.
J’évitai cependant de lui répondre sur le net. Je
ne voulais pas risquer de reprendre un sujet avec lui dans le cabinet. Je ne me
souvenais que trop bien la fois où il m’avait soulevé.
Son état s’aggravait. Je notai tous les matins
l’heure de sa dernière intervention sur le site. La veille de venir, il faisait
attention de se coucher à une heure raisonnable, mais dés le soir suivant, il
« replongeait » dans les horaires excessifs. Lorsque je lui montrai
ses « horaires », il se sentit penaud, et du admettre sa dépendance.
Il avait maintenant de vilaines plaques rouges. Mais étaient –elles la cause des
démangeaisons, ou des infections dues à ses multiples grattages ? Je
l’envoyai manu militari en centre de repos, sans internet, durant deux
semaines.
Il y resta un mois, car ses actes de violence
furent assez dévastateurs au début, et chaque fois qu’on relâchait ses liens
physiques ou médicamenteux. On trouva quand même un neuroleptique qui soigna ses
démangeaisons, preuve d’une cause psychologique, mais il eut de nombreux effets
secondaires pour les différents cocktails administrés, dont certaines éruptions
de boutons, des vertiges, des acouphènes et des envies de vomir.
Lorsque il revint dans mon cabinet, il avait les
dents serrées et j’avais perdu sa confiance. Dans le même temps, j’étais devenu
un adepte assidu de son forum mais j’avais un réveil qui me rappelait ma
« permission de minuit ». Je pus donc tenter de communiquer par ce
biais, mais il m’assura qu’il allait totalement laisser tomber
internet.
Le soir même, je ne vis pas trace de lui. Ainsi
que les jours suivants. Je fus donc étonné de le voir arriver à nouveau un peu
fébrile, et les yeux rouges. Il parla d’insomnies passagères. Un mois plus tard,
alors qu’il avait recommencé à se gratter, je compris qu’il m’avait leurré. Il
n’avait pas changé de forum, juste changé d’avatar. Je reconnaissais son style
et ses « prises de bec ».
Je remarquai aussi autre chose. L’étrange source d’inspiration des trolls
en matière de nom de baptême. Ils semblaient tirés d’un livre maudit, recueil de
toutes les obscénités des temps immémoriaux. Après quelques recherches, je
constatai qu’ à coté de quelques sites dédiés à HP Lovecraft et ses condisciples
ayant détaillé le mythe de Cthulhu, d’autres sites reprenaient des éléments pris
dans les Manuscrits Pnakotiques , textes considérés comme préhumains. A l'heure actuelle, il n'en existerait
que cinq versions connues gardées précieusement dans des bibliothèques
européennes et américaines, dont la bibliothèque de l'Université Miskatonic. Sur
certains forums, des posteurs prétendaient citer le livre d’Eibon, voire tenir
de la bouche infâme même de Shatak des extraits du mystérieux Nécronomicon (tel
est le nom grec donné en 950 ap. J.-C. au Kitab Al-Azif, antique traité
ésotérico-démoniaque sur le Mythe de Cthulhu, rédigé par la plume d'un poète
arabe devenu fou, Abdul Alhzared, à Damas en 730 ap. J.-C...)
J’épluchai donc la liste des
« membres » et m’en donnai
à cœur joie. A coté d’inquiétants Zoth-Ommog, Ghatanothoa et
Ythogtha, Zhar, Glaaki,
Atlach-Nacha...
il y avait des
« P’ourounturluth », « Askamion », « Tathonpep »,
« Prizdeuthet »,
« wikhipedia », « boathon milka »,
« Ythienpa »…
Néanmoins, l’énumération de certains noms
comme Iod, Sub-Niggurath, Byatis,
Vorvadoss, et surtout, Rhan-Tegoth me firent froid
dans le dos. Ce jeu, à base de ces entités maléfiques, objets d’adoration malsaine exigeant
d’odieux sacrifices sanglants, de cultes barbares aux rites cruels ou
d’incantations démoniaques pour de noirs desseins me sembla
malsain.
Je connaissais
quelques éléments du mythe car tout bon psychiatre a un jour lu
« L'affaire de Charles Dexter Ward » ou « L'Abomination de Dunwich »,
textes d’inspiration tératologique décrivant la « castration
maternelle » qu’aurait subit
l’auteur et désir de s’en libérer.
Néanmoins, au sujet de mon patient militaire, son
histoire s’arrêtera quelques jours plus tard. Il fut victime d’un horrible
accident de deux roues. Il fit l’objet d’un article particulièrement pénible car
le journaliste à la radio, qui, après avoir décrit précisément les circonstances
pénibles du drame conclut par un « … alors que son corps disloqué par
l’horrible choc retomba sur l’autre voie de la chaussée, le casque et la tête
furent broyés par un autre véhicule qui ne put rien faire pour l’éviter. Le
corps décapité et brisé du motard laissa échapper une gerbe rouge sur le bitume
qui le vida entièrement de son sang ».
Je sus qu’il s’agissait de mon homme par un appel
téléphonique du médecin-chef qui le suivait
Il n’était pas mort guéri. Dans quelle
mesure son état de fatigue et de stress pouvait être responsable de cet
accident, nul ne le saurait jamais.
Mais le soir même, un nouveau perturbateur,
Kaslacrouth, écrivait « Tu n’as qu’à te mettre le manche de pioche qui va
bien dans le c…, ça t’aidera à réfléchir avant d’écrire n’importe
quoi »
Intrigué, je pistai d’autres messages. Deux autres
portaient sa nouvelle signature et son tic de langage. Je lui collai donc le
train pour rechercher quel topic il était en train de lire pour déposer un post
provocateur. Et je fus atterré de voir dans la Shout Box apparaître
« Lâche-moi, putain de psy !!! »
Le lendemain, persuadé d’une erreur
d’identification, je me rendis carrément au domicile de mon ancien patient. Le
nombre de voitures dans la rue devant celui-ci ne laissait aucun doute sur son
sort funeste.
Je me résignai donc à accepter cette vérité et je
remis en doute ce que j’avais pu lire dans la shoutbox. Intrigué par Kaslacrouth
qui voulait imiter le style d’un participant actif connu absent ce soir là,
j’avais du avoir imaginé le message. Kaslacrouth ne pouvait pas savoir que le
malheureux qu’il imitait était mort tragiquement.
Le soir, quand je me remis sur le forum, je
ressentis à nouveau l’effroi qui m’avait glacé le sang la veille, à tel point
que je m’étais immédiatement déconnecté et que j’en avais même éteint mon
ordinateur dans la foulée.
Je cliquai sur le lien dans les
favoris…
Une semaine plus tard, je complétai mes
interventions sur le forum, par une recherche plus pointue sur le mythe de
Cthulhu et sur sa présence sur le net.
Je trouvai de nombreux sites anglo-saxons grâce à
une recherche effectuée sur Lovecraft. J’eus alors accès aux grandes lignes et
aux références des livres maudits qui en étaient les origines. Mais une
recherche sur les noms démoniaques me donna une idée sur le nombre de forums
infiltrés par les pseudos correspondants. Encore peu nombreux en France, ceux
–ci l’étaient bien plus en Amérique, en Angleterre…Cette mode avait très peu
touché le reste du monde.
L’encyclopédie Wikipédia traitait
aussi ce vaste sujet, sommairement,
mais efficacement.
J’appris donc l’exil des « Grands
anciens » chassés de Bételgeuse au fin fond de l’univers. Ces dieux
cosmiques avaient été l’objet de cultes dans les civilisations disparues des
premiers âges de l’humanité, et même avant par d’anciens habitants de notre
planète, aujourd’hui disparus. De ces cultes subsistaient donc le
Necronomicon, le De Vermis
Mysteriis, le Livre d'Eibon, et les Cultes des Goules, entre
autres …, quasiment peu consultables par les non initiés.
Néanmoins, certains sorciers des temps modernes avaient déjà dans l’histoire
invoqué des démons inférieurs à l’aide d’incantations maléfiques. Leur audace et
leur ignorance leur avait parfois coûté la vie dans d’atroces souffrances suite
à un mauvais contrôle de la créature. La description des pentacles nécessaires à
une bonne protection variait en fonction du démon, de sa force ou de sa
spécificité. Et celui-ci, non sans humour, appréciait de remplir la mission
sordide qui lui était assignée par le sorcier avant de faire connaître à
celui-ci le prix funeste de son inconscience, de sa maladresse ou de sa
vanité.
La description du « bestiaire » chez
Lovecraft comme dans sa pléiade d’auteurs associés était aussi variée
qu’horrible.
Des cultes cachés, confondus dans la mouvance
satanique, étaient plus spécialement dédiés à des divinités noires de haut rang,
mais tous en complément n’oubliaient pas d’honorer Cthulhu, le dieu dormeur dans
la cité sous-marine de R’lyeh (au large de Ponape dans le pacifique Sud)
attendant l'heure de son retour,
qui visitait leurs rêves où les incluait dans les siens, afin de
communiquer avec eux.
La légende disait qu’un jour, Cthulhu et les
autres grands anciens pourraient se libérer, à la faveur de la conjonction d’une
configuration spéciale des étoiles semblables au jour de son emprisonnement qui
affaiblirait le sortilège, avec la force de la foi et des incantations de ses
fidèles dans l’univers. Avec lui seraient libérés les autres divinités qui
s’étaient opposées aux Dieux très Anciens qui les avait chassés de Bételgeuse.
Les Dieux Extérieurs, lassés des profondeurs glacées des lointains recoins de
l’univers attendent ce moment pour suivre le terrible Yog-Sothoth., le
« Tout en un », maître des dimensions et de l’espace temps, appelé
aussi le Gardien, qui est la porte entre le monde des humains et le monde des
Grands Anciens, mais également la clé qui ouvre cette porte. Seulement, il ne
peut seul venir sur la terre. Dieu des magiciens et des sorciers, en échange de
ses faveurs il demande que la voie de notre planète lui soit ouverte afin qu'il
puisse la piller et la ravager. Jusqu’à présent, les incantations qui ont pu
l’amener jusqu’au seuil de notre monde ont coûté la vie aux sinistres vaniteux
qui ont voulu l’utiliser mais le rite n’a jamais été accompli en totalité et
Yog-Sothoth est retourné dans les interstices sombres de la conjonction des
différents univers et du temps. Représenté comme un amas de tentacules de plus
de cent mètres de diamètre, sur la base du témoignage très ancien d’un jeune
assistant d’Eibon, Yog-Sothoth est
aussi apparu à certains comme un
conglomérat de globes iridescents toujours fluctuants, s'interpénétrant et se
brisant (Cf Wikipedia). En plus des Grands Anciens, les Divinités Mineures , Ithaqua, Ghatanothoa, Rhan-Tegoth,
Zhar, Glaaki, Atlach-Nacha… et les Autres Dieux Inférieures, divinités anonymes,
aveugles et stupides pourraient se répandre dans notre dimension sur
notre globe. Les démons asserviraient alors les humains afin d’être enfin
justement honorés.
Mythe passionnant mais horrible. Comment des
humains pouvaient-ils se compromettre à adorer des dieux aussi pervertis,
innommables et dangereux. Car ces entités cosmiques millénaires, colosses
horribles entourés d’infâmes serviteurs tout aussi répugnants et cruels
pouvaient par la puissance de leur magie lutter contre les misérables énergies
atomiques de nos armées modernes.
Deux mois et quelques heures après, j’étais
toujours devant ce forum, en train de passer mes nuits à répondre aux nombreux
posts. Mes yeux me brûlaient et la fatigue me dévorait. Mais j’avais encore à
répondre à Toufou sur la pertinence à supprimer la taxe sur les CD et DVD, et à
clouer le bec à Etonipotec qui me traitait d’âne bâté parce que je pensai qu’il
était temps de faire cesser les abus des politiques actuellement au
pouvoir.
Penché sur mon clavier, je m’assoupis une micro
seconde. Je tombai en avant et … ma tête pénétra mon écran plat.
J’eus l’impression que le sommet de mon crane
passa au travers d’un voile glacial. Puis mes os s’écrasèrent comme de la mousse
et mon cerveau fut aspiré par le pied de l’écran pour gagner l’intérieur de mon
desktop.
Je ne voyais rien. Mes neurones s’allongèrent,
suivant le câble reliant le PC au
modem. Puis mes neurones transformés en ondes rejoignirent en un instant le
forum sur le serveur qui l’hébergeait. La vue et l’ouïe me revinrent alors,
ainsi qu’un curieux sens de perception d’ambiance et d’accès complet à
l’environnement, qu’il s’agisse de son présent, de son passé comme de son avenir
proche. J’avais l’impression d’avoir une vue complète et d’accéder à la suprême
connaissance. J’ai d’ailleurs du mal à le traduire aujourd’hui en mots, mais
c’est mon ultime devoir envers l’humanité.
En tout cas, tout mon crane virtuel était pressé
par une force mystérieuse qui me comprimait le cerveau à l’intérieur d’un carcan
hérissé d’aiguilles. Mes tempes battaient aussi la mesure avec d’incessants
coups de masse contre des bidons en fer, et mon âme était déchirée par la
stridence de lames de scie découpant du métal. Les plaintes étouffées de
millions d’hommes et de femmes complétaient l’arrière plan sonore, avec parfois
un cri d’agonie à glacer le sang.
Mais ce que je voyais face à moi était encore plus
fascinant et horrifique.
Les titres du forum se détachèrent du
« sol » et entraînèrent avec eux les topics correspondants. Ces rubans
se gonflèrent ensuite, et l’extrémité devint une immense bouche fendue. Les
topics se colorèrent en fonction des posts et l’ensemble commença à décrire
d’incroyables vrilles tout en se dirigeant vers moi. Les cordes multicolores se
retrouvèrent emmêlées et liées en leur centre tandis que les bouches s’ouvrirent
soit sur un trou noir, soit en découvrant des organes de succions, soit en
exhibant des dents impressionnantes et des langues fourchues. Des yeux globuleux
parfois apparurent. D’autres fois, la tête se fendait et l’œil noir à la pupille
rouge écrasée ainsi découvert dardait un éclair de menace. Le faisceau de têtes
s’écrasa comme sur une vitre invisible à quelques mètres de moi tandis que
l’ensemble commença à s’enrouler de gauche à droite . Un maelström se forma au
centre tandis que chaque post se changea en cerveau. Il y avait plusieurs
couleurs qui se suivaient, et d’horribles mouches noires dix fois plus grosses
les piquaient avec un dard chitineux situé entre leurs yeux multi-facettes. Je
vis ainsi le supplice de milliers d’esprits torturés tentant de participer au
forum. Celui-ci grossissait par l’adjonction de nouveaux crânes, et de nouveaux
tentacules de crânes qui grandissaient. Je m’éloignai alors à une vitesse
fantastique et je pu voir ainsi un univers de multiples forums, tels des
galaxies dans le cosmos. L’horreur était devenue cosmique. L’univers entier
gémissait sous les piqûres de
mouches.
Je me dirigeai alors vers un amas très excentré de
crânes noirs silencieux, morts, froids. Toute sensation de douleur à la tête
s’estompa mais un froid de glace envahit ma poitrine. Cette fois, mes poumons
dont je venais de prendre conscience ne pouvaient plus se gonfler tandis que les
côtes m’écrasaient et que ma gorge se nouait. Un sentiment de panique
irrationnel m’envahit mais je ne pouvais pas lutter contre cette force qui
m’attirait vers le centre de cette galaxie maudite. Les crânes devinrent des
planètes noirâtres que je ne pouvais distinguer que grâce à la lueur des étoiles
lointaines. L’une d’elle grossit de plus en plus à mon approche et je me perdis
dans sa gueule quand son cercle embrassa tout l’horizon de ma vision. La
sensation de mon corps glacé me permit de conserver la conscience de mon être et
de traverser en chute libre l’atmosphère ténue de la planète. Je commencai alors
à distinguer des montagnes de basalte noir très découpées et des plaines de suie
battues par les vents. Le ciel devint rouge orange, mais je ne voyais pas
l’astre d’origine qui irradiait ces rayons. Le sol était désespérément noir et
se rapprochait dangereusement. Mais je cessai de tomber pour me diriger vers un
crépuscule encore lointain. Je n’avais plus froid, m’étant habitué à la peur. Je
ne ressentais aucune autre émotion et je contemplais le sol désert de ce que je
savais être la planète de villégiature de Yog-Sothoth. J’apercevais parfois, au sommet de hauts
plateaux les ruines désertes d’immenses palais cyclopéens millénaires,
aujourd’hui déserts, avec les ruines de villes plus fragiles qui les
ceinturaient. Ces villes devaient avoir été construites par les créatures
affectées à l’entretien et au culte des divinités, mais ces palais aux murs si
hauts, composés de blocs de basaltes noirs taillés de plus d’un millier de
tonnes, de colonnes colossales de plus de cinq cent mètres de haut pour
cinquante de diamètre à la base ne pouvait qu’être l’œuvre de magiciens
puissants. Tous les palais étaient bâtis selon le même modèle. Chaque palais se
composait de six pyramides disposées en hexagone. Les demi-dômes de pierre
semblaient être des quart de coquilles d’astéroïdes globulaires posés à même le
sommet de pyramide aztèque avec une aire très large à son sommet . Au centre de
l’hexagone se trouvait la grande pyramide, exempte de demi dome. Chaque
ouverture des demi-dômes était bien sûr orientée vers la grande pyramide
hexagonale centrale. L’ensemble était ceinturé par des murailles disposées en
carré.
Plusieurs de ces palais semblaient avoir été la
cible d’éclairs énergétiques très puissants qui avaient éclaté la pierre,
enfoncé les murailles, crevé les pyramides, pulvérisé certains demi-dômes et mis
à bas les imposantes colonnes. Des luttes dantesques devaient avoir opposé les
puissances effroyables d’entités ennemies alors que les nombreuses traces
lilliputiennes de saccages voisins
suggéraient des combats acharnés d’armées de fourmis aux pieds même des
divinités belliqueuses.
Quelques squelettes blanchis de créatures
apparentées à des lézards de 25 mètres, des serpents de 40 mètres, et des
crocodiliens terrifiants, bien visibles sur le sol noir résistaient encore à
l’érosion des siècles.
J’allai atteindre la limite du jour, et très
certainement le but de ce voyage. J’eus la conviction que je voyageai sur les
ailes d’un rêve de Cthulhu, se rendant lui-même à une importante cérémonie
réunissant plusieurs des Grands Anciens.
Cette fois, l’obscurité était complète, si ce n’était la lumière des
étoiles lointaines. Mais je bénéficiai de la vision nocturne de Cthuluh, et je
pouvais distinguer tous les détails de la scène colossale qui était en train de
se jouer.
En bord de mer noirâtre, il y avait deux grandes pyramides « en
escalier » qui faisaient face à l’entrée d’une énorme grotte qui pénétrait
profondément dans la falaise de basalte noir. De nombreux participants
terrestres se pressaient sur les cotés tandis que des démons d’origine marine
restaient « les pieds dans l’eau », faisant face à la grande gueule
béante d’environ vingt mètres de haut.
Un peu en avant de celle-ci, il y avait deux
colonnes d’une centaine de mètres de haut. Les parois sculptées représentaient
d’horribles créatures objets de croisements insensés du monde animal.
Contrairement aux autres édifices que j’avais vus,
ces deux colonnes semblaient très récentes, et beaucoup plus chargées en
sculptures.
Lorsque mon hôte se posa au sommet d’une des
pyramides, je tombai vers la « foule » agglutinée au pied de celle-ci.
Je fus plongé dans cet enchevêtrement de créatures les plus folles.
Bien que je ne pouvais les toucher et qu’ils ne
sentaient pas ma présence, je frémis d’abord par l’horreur, puis par la
répulsion.
Ils exhalaient, et pas seulement par leurs
souffles fétides, d’acres odeurs de marée, de saleté, de déjections, de
transpiration, de cadavres ou d’autres insanies avec lesquelles ils avaient du
être en contact. Lorsque ils avaient de la fourrure, celle-ci était
« habitée » par d’infâmes parasites, grouillants, parfois visqueux. De
même pour les créatures marines recouvertes de sangsues ou de coquillages
.
Ils semblaient se comprendre, pourtant, de ses
« têtes » si dissemblables, il y avait des sifflements, des
grognements, des craquements, des feulements, des caquetages…
Je voyais de loin et d’en bas l’imposante masse
tentaculaire de Cthuluh, son bec terrible de kraken, ses multiples yeux
globuleux de poissons, et ses « ailes » gélatineuses.
Son apparence, bien qu’affreuse, n’était somme
toute que celle de quelque mollusque marin, mais d’une taille impressionnante.
Plus inquiétante était la noirceur de son esprit, qui m’avait légèrement touchée
durant le voyage. Cette créature se moquait de toutes les créatures inférieures
et celles qui le servaient devaient être efficaces, sinon leur sort était fatal,
sans la moindre pitié ou remord. Je n’étais qu’un parasite capturé par son
cerveau durant son rêve. Maintenant qu’il était préoccupé par son rôle de
divinité devant la foule des démons, j’étais libre de mes déplacements
virtuels.
Comme je n’ai jamais su voler, j’étais donc à la
hauteur théorique de mon mètre quatre-vingts. Et je n’étais qu’un spectateur
comme les autres pour l’instant.
Mes « congénères » par contre
étaient bien plus « pittoresques » que Cthuluh. Celui-là par exemple
se déplaçait sur des tentacules, mais son torse était celui d’un pingouin tandis
que sa tête sans cou était celle d’un serpent avec des yeux de poisson. A part
que ce serpent avait des dents en plus de ses redoutables crochets. Tel autre
avait des pattes d’éléphants, mais à griffes, un torse de gorille, de longs bras
frêles terminées par trois doigts ventouses, de grandes ailes de chiroptère, et
un visage hideux, insectoïde, avec des yeux de caméleon et une bouche-suçoir.
Son front se terminait par une crête chitineuse coupante qui devait servir et de
bouclier, et de hache. Beaucoup de démons étaient bipèdes à partir du moment où
ils n’avaient pas de tentacules pour se déplacer. A part les
« crapauds ». Ils y en avait beaucoups de différents, de part leur
taille, leurs têtes, leurs dents, leurs membres antérieurs et leur cuirasse
dorsale et pectorale. Certains étaient lisses, d’autres hérissés. Certains
avaient des mains, et portaient des armes blanches. D’autres avaient des griffes
qui rendaient les armes inutiles. Leur cruauté froide, noire, gluante de saurien
me pétrifiait dés que je croisai leur regard. D’autres démons pouvaient être
qualifiés d’humanoïdes, mais certains étaient couverts d’écailles, de poils, de
plumes. Leurs jambes étaient le plus souvent simiesques, quand elles n’étaient
pas empruntées à des quadrupèdes tels les équidés, les bovidés, les ovidés. Ils
avaient des queues postérieures très variées aussi. Quand à leur sexe les trois quart du
temps exposés, même si la créature portait une arme blanche, un baudrier, une
armure, un casque ou un collier qui prouvait son appartenance à une certaine
intelligence, ils étaient énormes et obcènes. Ils avaient eux aussi des ailes,
de chiroptère ou d’insecte, des
bras surnuméraires ou des tentacules, en plus de membres préhensifs à mains et
doigts. Ventouses, pinces de crustacé, griffes …une vraie ménagerie dont un
savant fou aurait fait de multiples croisements écoeurants et contre nature. La
taille des créatures variait entre un et cinq mètres, une fois debout. Quels que
soient leurs yeux, en taille, en nombre ou en position, ils sont noirs, avec une
flamme rouge qui brûle, reflets de leurs âmes maudites.
La couleur de leur peau, écailles, poils pouvait
être grise, brune, noire, rouge ou vert foncé. Il semblait ne pas y avoir de
règle. Il n’y avait pas deux exemplaires semblables et il me semblait au départ
qu’il n’y avait que des mâles.
En fait, ces créatures avaient été créées, ne
vieillissaient pas, pouvaient être tués mais ne pouvaient pas se reproduire.
Leur aspect hideux était voulu. Elles pouvaient saisir des objets et être
dangereuses. C’était des serviteurs de divinité, qui pouvaient, à la différence
de leur maître, passer plus
facilement la frontière avec la dimension terrestre, dés qu’un mage un peu
expérimenté, faisait une incantation pour une divinité, ou pour un démon qui
avait donné son nom. Ils avaient une intelligence limitée, une certaine
connaissance de la magie et une cruauté infinie.
Et donc, je vis des démons avec des attributs
femelles. Enfin, des seins, le plus souvent énormes et obscènes. Car le seul
désir que pouvait inspirer leur visage était celui de la fuite ou d’une mort
rapide.
Une marée de douleur et de clameurs bruyantes
submergea la foule des démons qui baissèrent la tête tandis que je fus aspiré
jusqu’au haut de la pyramide de Cthuluh. Sur l’autre pyramide, je vis se poser
Yog-Sothoth.
Le reste de cette scène se déroule dans la douleur
ressentie par tous, sauf certainement Cthuluh et le monstre hideux qui sortit de
la caverne. Même si je sais que j’ai rêvé cette scène, je sais qu’elle a
réellement eu lieu, dans une autre dimension.
Yog-Sothoth poussa un cri qui couvrit le tumulte
du vacarme qui l’entourait. L’obscurité au fond de la grotte s’anima. De
multiples formes grouillèrent et une masse énorme, informe, gélatineuse,
tourmentée rampa sur d’indiscernables membres pour faire face, entre les deux
colonnes.
Tous les démons baissèrent la tête avec respect et
piété à l’arrivée de cette incroyable créature. Sa surface bougeait en
permanence et il semblait se former des centaines de corps à sa surface avant
qu’ils ne replongent dans le magma de cette soupe épaisse.
Quelques démons poussèrent une forme chétive au
devant du monstre. Lorsque elle se releva, je fus horrifié mais je ne pouvais
crier. Tout mon être se souleva et voulut fuir, le plus loin possible. Mais
l’emprise de Cthuluh était la plus forte.
Je vis alors l’homme nu se dresser face à
l’horreur. Il tenait ses bras contre lui , les mains croisées sur sa poitrine et
il avança, d’une démarche maladroite…
Deux tentacules, chacun prolongé d’une griffe,
l’une plate, fourchue et acérée, l’autre pointue, s’extrayèrent (il faut bien
parfois redonner un emploi à des temps inusités pour certains verbes ndla) de la masse, tournoyèrent, et dans le même
temps, l’un perça le cœur tandis que l’autre coupa la tête d’un coup. Elle n’eut
pas le temps de toucher le sol, qu’elle fut saisie entre les deux griffes. Le
corps quand à lui fut immédiatement démembré et dévoré par le premier
rang.
La créature porta alors la tête à une bouche
entourée de yeux qui venait d’apparaître en son centre. Elle fut broyée dans un
horrible craquement par une double rangée de dents circulaire, gobée, puis le
crâne vide fut recraché. Puis la bouche disparut et la créature reprit des
mouvements désordonnés. A sa surface, les formes tourmentées surgissaient comme
si elles avaient voulu en percer la surface élastique, mais elles retombaient
inexorablement.
Je voulais fuir cet endroit maudit, mais moi aussi
j’étais comme ces formes, prisonnier d’une volonté supérieure, empêtré dans des
tentacules dont je sentais la froide morsure écraser et déchirer mon corps
virtuel.
Puis le monstre se déforma face à Yog-Sethoth. Ce
fut comme un cylindre qui avança, puis le cylindre s’amenuisa à l’arrière pour
ne plus avoir qu’un fin cordon qui le reliait encore à la monstruosité. Un
tentacule coupa le cordon. Le cylindre s’anima, se déchira et une créature en
sortit, sous les « acclamations » de la foule. Un nouveau démon
humanoïde venait de naître et s’agenouilla en direction de
Yog-Sethoth
Je reçus un vif éclair blanc et le vide
intersidéral m’aspira. En un clin d’œil, je vis s’éloigner la galaxie maléfique
des crânes noirs, je repassai à travers un entonnoir et tombai en arrière de mon
siège, chez moi.
Je regardai mon ordinateur avec horreur. Je
savais tout ce que je vous ai raconté aujourd’hui. Il faut absolument détruire
le Net ou il nous détruira. Mais personne ne me croit. Et puis, aujourd’hui,
trop d’intérêts sont en jeu. Il est impossible de lutter contre des entreprises
qui de toute façon ne veulent pas lâcher une nouvelle pompe à fric qui attire
les surfeurs qui rêvent à des voyages ou des produits de consommation, Et comment empêcher les jeunes de
« communiquer », ou de télécharger ? Enfin, les joueurs de jeu de
rôle ou de FPS, les chatteurs, les célibataires en quête de l’âme sœur ou tout
simplement d’une aventure, et surtout, ces gens qui débattent, s’entraident ou
partagent sur les forums …aucun ne veut croire en mon histoire, dont Cthulhu,
sentant venir son règne à la surface
en a éclairé pour moi les éléments les plus
obscurs.
La monstruosité de la grève était un des très
grands anciens, fâché avec les autres, et qui a lui aussi été exilé. Mais sa
puissance créatrice obscène et folle est une force qui exploite l’association
entre Cthuluh le rêveur qui a su joindre le virtuel, et Téphriss, un des fils de
Yog-Sethoth, dissimulé lui aussi sur terre, et envoyant depuis des temps
immémoriaux, de la souffrance terrestre au cœur de son père pour soulager sa
considérable douleur cosmique. Mais il a aussi réussi, grâce au Net, à
transmettre une partie de la douleur de son père aux humains. Encore quelques
millions d’adeptes, de nouveaux démons d’origine humaine (La monstruosité décode
l’adn pour le recombiner avec ses anciens gènes) et la douleur de Yog-Sethoth,
(le tout-en-un, celui qui est à la
fois la clé et la porte, le verrou et le passage, le lien entre l’instant passé
et celui à venir) sera suffisamment soulagée pour que les grands anciens
eux-mêmes puissent revenir sur terre pour y être adorés comme avant.
Le nombre de décapités par accident augmente mais
personne ne veut faire le lien entre les statistiques et mon
histoire.
Par pitié croyez – moi. Vous devez sentir
les douleurs de dos, les maux de têtes, les yeux qui piquent, le stress,
l’irritabilité, les allergies… Résistez à cette dépendance insidieuse qui chaque
jour rapproche un peu plus l’avènement de Yog-Sethoth, Chtuga, Yig, Glaaki, Chaugnar Faugn Y'Golonac,Chtulhu
mais aussi les dieux extérieurs, Azathoth, Nyarlathotep,
Shub-Niggurath et de bien d’autres, et l’arrivée de hordes de
démons qui vont nous asservir.
J’ai voulu me procurer le Nécronomicon, qui a été
même été publié au troisième trimestre 1985 avec une préface de Howard Philips Lovecraft lui-même, aux
éditions Pierre Belfond, afin d’y trouver des solutions, mais c’est sans
espoir.
En plus, le Jeu de Rôle, l’ « Appel de
Cthuluh » a converti certains joueurs qui ont du déjà être transformés en
démons mais surtout qui ont ridiculisé les histoires vraies retranscrites par
Lovecraft et les auteurs d’épouvante qu’il a inspiré ou conseillé pour tenter de
nous prévenir sans passer pour un fou.
Il ne reste que vous, les internautes, pour
boycotter le retour aux âges sombres. Il va vous falloir saborder le Net.
Téléchargez sur mon site mon virus universel qui s’attaque aux proxy, aux
serveurs, comme aux répartiteurs et aux stations connectées quel que soit
l’OS…
Et ne croyez pas ce damné Kaslacrouth qui n’arrête
pas de dire « trop tard » après chacun de mes
avertissements…
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